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Signes gravés sur les églises de l'Eure et du Calvados

Signes gravés sur les églises de l’Eure et du Calvados

»Jusqu’à maintenant, les positions des problèmes philosophiques n’ont jamais été dans l’Histoire aussi éloignées, aussi complètement indifférentes les unes des autres, ainsi qu’aujourd’ hui entre la philosophie dans le monde Anglo-Saxon, la Scandinavie inclue et la philosophie du continent.«

Cette observation de K. E. Løgstrup se voit accentuée sur des plans multiples depuis la prise de vue des photographies qui composent ce livre, et le projet des textes qui s’y rapportent.

Ainsi Asger Jorn s’est senti dans l’obligation de modifier son étude. Il a ajouté son schéma TRIOLECTIQUE, qui démontre le mécanisme de cette COMPLEMENTARITE DE PENSEE, en ésperant une possibilité de conciliation par cette nouvelle méthode.

Les textes de P. V. Glob et G. Gjes- sing représentent l’étude nordique dans le domaine des grafittis, sans aucun rapport avec le problem ici exposé.

ÉDITIONS BORGEN


INSTITUT SCANDINAVE DE VANDALISME COMPARÉ
SOUS LA DIRECTION D’ASGER JORN

Cet ouvrage constitue le deuxième volume de la Bibliothèque d’Alexandrie, édité par l’Institut Scandinave de Vandalisme Comparé. Le premier volume de la Bibliothèque d’Alexandrie est le recueil des cinq monographies de cette collection consacrée, entre 1959 et 1964, à Constant ( urbanisme unitaire situationniste), Pinot- Gallizio (peinture industrielle), Jorn et Wemaëre (tapisserie spontanée), Guy Debord (réalisations cinématographiques), et aux Origines de l’Internationale situationniste .

Secrétariat de l’Institut Scandinave de Vandalisme Comparé: Hans Kjaerholm, Banegaardspladsen, 4, Aarhus, Danemark.


BIBLIOTHÈQUE D’ALEXANDRIE — VOL. 2

SIGNES GRAVÉS SUR LES ÉGLISES DE L’EURE ET DU CALVADOS

ÉDITIONS BORGEN


LES PHOTOGRAPHIES DE CET OUVRAGE ONT ÉTÉ RÉALISÉES PAR GÉRARD FRANCESCHI

TEXTES:

INTRODUCTION, par Asger Jorn.

RELEVÉ DES SITES DU CALVADOS ET DE L’EURE.

SIGNES DU CULTE DE LA FÉCONDITÉ, par P.-V. Glob, Archiviste National du Danemark, Directeur du Nationalmuseet de Copenhague.

NORD ET NORMANDIE, par Gutorm Gjessing, Professeur d’Ethnologie à l’Université d’Oslo.

UNE LETTRE, de Michel de Bouard, Doyen de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Caen.

LE VANDALISME IMBÉCILE: LA GRAFFITOMANIE, par Louis Réau, extrait de « L’Histoire du Vandalisme » ( « Les Monuments détruits de l’Art français», 1959).

SAUVAGERIE, BARBARIE ET CIVILISATION, par Asger Jorn, traduction de Jean-Jacques Rock.


« On a tout volé au peuple. » Jacques Prévert.

« … Et même sa possibilité créatrice. » Asger Jorn.

INTRODUCTION

Lors d’une visite que je fis à l’église de Damville, en Normandie, en 1946, et pendant mon séjour chez le peintre Pierre Wemaëre, à Pinson, mon attention fut attirée par les grattages et graffitis dont le porche de cette église était abon~ damment recouvert.

Remarquant plus tard de semblables grattages au Danemark, en Suède et en Norvège, sur les cathédrales de Ribe, de Lund et de Trondhjem, je décidai d’étudier ce phénomène de plus près.

Les moyens nécessaires à cette entreprise me furent donnés au printemps 61. Je partis alors pour l’aventure normande accompagné du photographe Gérard Franceschi.

Nous trouvâmes dans les départements de l’Eure et du Calvados un nombre de graffitis important. En d’autres zones on ne trouve rien. Partout où les églises ont été restaurées, les traces de graffitti ont disparues. Quelquefois, comme l’exemple n° 178, une partie se dévoile quand un morceau de stuc superposé est tombé.

De nombreuses inscriptions, tant en latin qu’en français, présentent un grand intérêt historique, nous les avons cependant ignorées.

Nous n’avons trouvé aucune image, ni d’accouplement, ni de coeurs percés d’une flèche. Les reproductions présentent avec fidélité tous les sujets trouvés. Il n’y a ainsi pas. de possibilité d’un choix de sujets adaptés à une interprétation, préétablie. L’unique grafflto qui a été retracé fut l’empreinte des pieds n° 73.

Au commencement, les recherches se faisaient un peu par hasard, ce qui explique le manque d’indication d’origine de quelques-uns. Mais toutes les églises visitées sont dans le registre et un surcroît de précision exigerait un second parcours pour lequel je n’ai pas le temps nécessaire.

A aucun moment, je n’avais supposé que nous pourrions véritablement faire une très riche récolte d’images. Et non plus que les signes, seraient admirablement conservés. Ce fut pourtant le cas.

Les ouvrages et études sur des thèmes semblables m’ayant paru être d’une grande pauvreté, je fus tenté de réunir les magnifiques photos de Franceschi et les textes de quelques-uns des meilleurs spécialistes en ce domaine.

Je m’empresse de dire que ces derniers qui manifestèrent pour mon projet un intérêt dont je les remercie vivement, ont confondu, par la gentillesse et la chaleur de leur accueil, l’amateur que je suis.

ASGER JORN.

SIGNES DU CULTE DE LA FÉCONDITÉ

P. V. GLOB,
Archéologue

Tout un univers d’images d’un caractère particulier a traversé tranquillement le temps, sur les murs des églises de Normandie. Et pourtant il était soumis à un développement et un enrichissement perpétuels. Il a été évoqué par un artiste au regard alerte, qui nous le communique maintenant. Ces étranges signes et images, exécutés et connus par la population locale seulement, sont ainsi dans ces pages exposés à l’attention d’un public plus vaste, dans d’autres pays.

Une abondance de signes et de symboles s’étale sur ces surfaces de pierre, et justement parce que ces dessins ne sont pas dûs à une seule main d’une époque précise, mais représentent l’activité d’une multitude, depuis des époques reculées jusqu’à nos jours, chaque surface se fond dans une unité très vivante, à laquelle participe aussi la nature par ses jeux de couleurs avec le gris-brun-jaune des fleurs du lichen.

Il est impossible de dater les premières images. Même en datant, avec une relative précision, les nombreuses églises, les châteaux et les fermes, où l’on peut trouver les pierres imagées, il n’en reste pas moins que pour certaines d’entre elles, la place qu’elles occupent actuellement peut ne constituer que leur deuxième usage, leur origine se trouvant dans des lieux cultuels vieux de plusieurs millénaires. De telles pratiques sont bien connues. Ceci concerne principalement les pierres comportant des creux en forme de coupe, tels qu’ils sont disposés sur les premières pages: librement semés, ou bien en lignes droites, cercles, rectangles et autres formes géométriques qui peuvent figurer des hommes aussi bien que des animaux. Ce symbole est connu du monde entier, dans sa plus haute antiquité. On peut le suivre jusqu’à cinq mille ans dans le passé, dans cette même matière et ce même caractère que nous retrouvons ici. Ces trous creusés dans la roche sont aujourd’hui encore l’objet de pratiques culturelles au pied de l’Himalaya, où les femmes y apportent leur offrande de calices de fleurs jaunes pour s’assurer, au moyen de ce symbole du sexe féminin, la fertilité et le bonheur.

Les creux cupuliformes semblent suivre l’ancienne voie de communication culturelle qui se continue depuis le Moyen-Orient, à travers la Méditerranée et le long des côtes de l’ouest européen, jusqu’aux pays nordiques attachés à un culte de fertilité particulier. Ce culte avait réussi à se soumettre ce domaine immense, à partir du troisième millénaire avant notre ère, et jusqu’à la fin du premier millénaire de celle-ci.

Dans l’ouest de la France, ce signe est attaché, entre autres, aux magnifiques tombes de pierres du golfe du Morbihan en Bretagne, qui sont du deuxième millénaire. On le trouve aussi sur la pierre des menhirs formant d’immenses chemins de procession, tels par exemple les alignements de Kermario Plusieurs de pierres ici reproduites pourraient être prises dans des lieux semblables; de même que 1 on trouve souvent au Danemark d’anciennes pierres — avec les creux cupuliformes — réemployées dans le bâti des seuils, ou comme socles (voir le numéro 6).

Nous ne savons pas jusqu’à quelle époque ce signe a gardé sa puissance magique, mais on le retrouve aussi, reproduit en grand nombre d’exemplaires, sur les pierres des perrons du fameux temple d’Athéna, sur l’acropole d’Athènes, tracé longtemps après que le temple fût achevé. De nos jours, on le voit servir à des jeux, tout autour du Golfe Persique, et aussi en d’autres endroits. Ceci n’empêche pas qu’il ait pu contenir pour les gens de ces régions d’autres significations plus anciennes; mais implique au contraire un problème du rôle rituel que les anciens jeux ont pu tenir, en matière de divination.

Les creux en forme de coupe sont, dans l’ensemble de la zone méditerranéenne, ouest-européenne et nord-européenne, rattachés au vieux culte de la Terre-mère. Une longue série de signes: cercles autour de trous, une roue avec croix, creux et cercles prolongés de rayonnements, etc. (numéros de 16 à 30), se trouve cependant axée sur les forces du ciel, culte qui pénètre avec des peuples à cheval qui envahirent le Nord et l’Europe Centrale, il y a environ 4.000 ans. A partir de cette époque, et dans les quelques millénaires qui suivent, ces deux religions, celle du ciel et celle de la terre, se rencontrent et se réfractent dans l’art des images, et lui donnent son contenu. Nous trouvons cet art sur les monuments mégalithiques, tant dans le golfe du Morbihan qu’en Irlande de l’Est, où nous pouvons rencontrer tous les creux, les cercles et les autres signes qui sont dans ce livre. Quand bien même le signe circulaire, dans ses nombreuses variantes, apparaît lié à la puissance solaire, il n’en est pas moins probable qu’il convient de le considérer, dans certains cas, comme l’œil qui veille sur la déesse-mère.

Le même rapport avec un culte de la fertilité qui s’est maintenu jusqu’à nos jours se reflète aussi dans beaucoup d’autres images de ce livre. C’est le cas de nombreuses empreintes de pieds, simples ou doubles, qui se combinent souvent, dans l’ouest et le nord de l’Europe, avec les creux en coupe. Ce signe, en même temps que celui du soleil, peut être suivi à travers tout l’âge de fer, jusque dans la période chrétienne (numéros 68 et 74). Les nombreuses empreintes de pieds sacrés sur les roches et les pierres de l’Inde sont attribués à Bouddha ou à Vishnu, mais dans beaucoup de lieux existent de vieilles traditions qui attribuent à l’empreinte du pied humain une puissance bénéfique, fertilisante, productive. Il s’agit du même cas avec le soulier, connu ainsi dans la culture grecque, entre autres. Cette tradition se survit jusqu’à notre époque, dans l’habitude d’attacher un soulier à la voiture des mariés. On voit ainsi des empreintes de soulier avec indication du talon (numéro 73) et le soulier lui-même (numéro 75). Le type de ce soulier appartient aux XVIe-XVIIe siècles, ce qui indique la date de son exécution. En général, le pied en tant que symbole de puissance aussi bien que la main (numéros 78 à 82), protège contre les forces maléfiques et acquiert, à travers des rites magiques, une puissance divine qui se répand à l’endroit où il a été dessiné.

Le cheval, cet animal merveilleux, appartient aux puissances du ciel. Il arrive des steppes de l’Asie à la fin du troisième millénaire avant J.-C., comme bête de trait, comme monture, et comme animal laitier. Son image est puissante, et provoque la fertilité (numéros 107 à 112). Il tire le soleil derrière lui à travers le ciel, il est lié au feu. Ainsi était attaché au dieu de la fertilité, dans le paganisme nordique, un trait qui se manifeste jusqu’à nous avec la corvette en forme de cheval, dans les environs de Lille. Aussi bien l’image du cerf (numéros 95 à 102) et celle de l’oiseau (numéros 61 à 66) se placent-elles dans cette même catégorie.

Il y a une série de bateaux toutes voiles dehors, dont quelques-uns pourraient être faits par nos grands-parents (numéros 40 à 48), et d’autres plus anciens. Tous rappellent la nef de l’église et le bateau du carnaval. Le bateau lui-même appartenait, il y a trois mille ans, au dieu de la fertilité dans le Moyen-Orient, en Grèce (le bateau de Dyonysos), et dans le Nord où les rites de fertilité étaient inséparables de défilés populaires avec des bateaux. Ce transport de bateaux est encore connu actuellement, notamment dans les défilés de carnaval, même si son but original est oublié. En Normandie, il semble pourtant que des souvenirs de l’antiquité aient été gardés au fond des esprits.

Plusieurs sujets confirment la coexistence de ces images avec la culture chrétienne officielle. Les cathédrales superbes et les modestes lieux de prière (numéros 158, 62), les cloches des églises (numéro 176), la pierre tombale (numéro 137), les clés de Saint-Pierre (numéro 83) et l’échelle du ciel (numéro 116). La clé était, à l’époque viking, il y a mille ans, le signe porté au cou, en argent ou en bronze, comme témoignage d’attachement à la croyance chrétienne; cependant que d’autres portaient le signe du marteau pour manifester leur fidélité envers les anciennes puissances du ciel (il est difficile de savoir s’il faut interpréter ainsi les numéros 194-196). Même si le christianisme régnait apparemment à la surface du pays, il s’avère que des croyances bien plus anciennes dominent le monde d’images ici relevé. Ceci n’est pas un cas unique, et tous ceux qui visitent le charmant Frascati, à Monti Albani, au sud de Rome, peuvent encore aujourd’hui croquer d’une dent affectueuse les figurines des femmes à trois seins qui sont vendues dans les petites boutiques des boulangers, témoignage présent de l’ancienne déesse de la fertilité: Astarté, Aphrodite ou Ava, ou quelque autre nom qui s’est donné à la Magna Mater, la mère des origines.

NORD ET NORMANDIE

Gutorm GJESSING,
Professeur d’Ethnologie à l’Université d’Oslo.

Les images de ce livre sont choisies entre des milliers de signes gravés ou dessinés sur les murs des églises, en Normandie. Il y a parmi eux des représentations d’églises et de clochers, mais avant tout une abondance de croix, généralement posées sur des bases de différentes formes. On rencontre même le coq qui représente la vaillance (numéros 64 et 67) ou des cœurs, parfois des cœurs entrelacés. La fleur de lys s’y trouve en quelques endroits, ou bien des motifs plus lugubres, comme la potence où pend le malfaiteur. En plus de cela, un grand nombre de sujets, apparemment sans intérêt particulier, appartiennent à la vie de tous les jours: des chevaux, souvent avec un cavalier, des cerfs, des oiseaux, des serpents, des empreintes de pieds, des mains, et une quantité incroyable de petits trous ronds en forme de coupe. Ces sujets ne sont pas, et de loin, aussi insignifiants qu’ils en ont l’air. Ils sont même plus intéressants que le reste.

Quelques-unes de ces figures sont datées. Un cerf est daté de 1753. Un peu plus haut, sur le même mur, on trouve le chiffre de 1780 — et quelque chose, le dernier chiffre étant effacé (numéro 99). A un autre endroit, il y a le chiffre 164; peut-être 1640. On trouve encore d’autres dates: 1602 (?), 1620, 1740, 180 (?), sans que ces dates correspondent directement avec les dessins. Une indication assez précise se trouve dans les différents styles, et surtout dans les différents types de bateaux. Cela nous prouve que les origines de ces dessins sont très diverses, à partir du Moyen Age et jusqu’à la fin du siècle dernier. Le bateau du numéro 59 semble être gravé aux environs de 1110, alors que des trois-mâts, des bateaux gréés en frégates, des goélettes, des bricks portant toute leur toile, quelquefois des sloops et même un caboteur avec un gréement en fourchette peuvent difficilement être antérieurs à l’époque qui entoure 1800. Un bateau à roue (l’apparition de la vapeur) confirme ceci. Et l’animal qui retourne la tête pour se mordre la queue appartient en revanche aux sujets classiques de l’art roman (numéro 114).

La superposition de plusieurs couches de figuration montre aussi, par le relevé chronologique de la facture des images qui devient ainsi possible, que de longues époques sont passées sur cette entreprise. Même avec des photographies d’une qualité remarquable, comme elles se présentent ici, il serait vain de tenter l’analyse des différentes couches chronologiques à partir de la reproduction photographique de l’ensemble. Il est d’autre part très improbable que l’établissement d’un tel relevé puisse nous apprendre quelque chose dont l’importance puisse être mise en balance avec l’immense somme de travail, et la longue durée, qui seraient impliquées par une recherche sur les monuments eux-mêmes.

Il ne s’agit pas ici d’un art professionnel, de quelque espèce que ce soit. C’est l’homme simple, plus ou moins pieux, qui passe son temps là en attendant le commencement de la messe; ou plus vraisemblablement, après avoir apporté ses offrandes, au Sauveur, à la Sainte-Vierge et aux autres saints. Les images ne sont guère réalisées en tant qu’œuvres d’art, au sens que nous donnons actuellement à ce terme, sauf dans quelques rares tentatives où l’on sent un désir esthétique conscient. Ceci se manifeste le plus clairement dans la rosette (numéro 173) où la tension entre le carré et les courbes de la rose à huit feuilles, jointe à la technique décidée, montre qu’il s’agit d’un artiste « populaire » ayant du métier et du nerf. D’autres figurations montrent le sentiment de la forme et la sûreté de la main, et atteignent à des résultats frappants. C’est le cas de plusieurs bateaux, tels le sloop numéro 46, le caboteur (yacht ?) numéro 48, ou le brick numéro 58. Souvent les cercles ont été exécutés avec des compas de diverses sortes. Ceci est surtout visible avec ceux où s’inscrivent des rosettes à six feuilles.

On peut pourtant constater, comme règle dominante, que la préoccupation essentielle est l’image, le symbole, ou plutôt la métaphore elle-même. C’est ainsi que cela participe de ce qu’on appelle Vart populaire, dans sa forme la plus authentique. Les gens les plus ordinaires ont ressenti le besoin de s’exprimer en images, d’y traduire des choses élémentaires et centrales dans la vie de leurs intérêts et de leurs sentiments; et avec cela, d’y mettre à jour des images associatives, qui ont surgi par un hasard apparent des profondeurs fermées de leur inconscient, et c’est justement cette dernière partie qui offre tant d’intérêt.

Parce que l’inconscient ne crée pas des associations dans le vide. Elles se réalisent sur la base des expériences prétendûment « oubliées », et ce qui constitue les traditions, ce sont précisément de telles expériences effacées. Pour être réellement capable de valoriser la signification de ces images, nous sommes obligés de faire une mise au point préalable, sur ce qui constitue la tradition dans son fondement ultime; et ensuite de préciser quelques données de l’ancienne histoire de Normandie, pour pouvoir situer les traditions présentées ici.

La tradition engloble tout ce qui se passe de génération en génération comme croyances, habitudes, idées et images. Elle n’est pas subjective dans le sens d’individuel, d’appartenance à des hommes particuliers. Elle est au contraire une accumulation englobante des expériences vécues dans la société entière, représentant ainsi une subjectivité commune à tous. Ceci ne caractérise pas seulement la petite société locale, mais aussi des unités ethniques plus vastes, le peuple ou la nation. Elle joue même dans ce que l’on peut appeler la grande cohésion de la culture sociale: ce qui est ordinairement nommé « notre civilisation occidentale », et ce qui est caractérisé par l’Américain Robert Redfiel du nom de « the great tradition ».

La tradition accumule les éléments de partout, et couvre des générations innombrables. Mais la tradition est loin d’être statique; elle est sans arrêt engagée dans un processus de transformation. De nouvelles expériences s’ajoutent sans cesse, alors que d’autres disparaissent.

L’intelligence consciente est toujours individuelle et analytique, parce que l’attention envers les choses est nécessairement auto-centrée. La conscience est comme un phare, qui peut envoyer partout son rayon d’éclairement, et ainsi couvrir l’horizon tout entier, mais seulement par petits secteurs, successivement. La tradition est au contraire synthétique, englobe tout, et prend par ce fait un caractère apparemment objectif, parce que tous les apports de l’expérience « oubliée » sont fondus dans une grande unité plastique, dont la cohérence est parfaite dans le temps aussi bien que dans l’espace.

Tout le processus de traditionalisation qui s’est fait depuis le commencement se poursuit aujourd’hui, et continue vers le futur. Ce qui est oublié ne disparaît pas. Cela s’enfonce seulement jusqu’aux niveaux du subconscient et de l’inconscient; et les événements d’hier sont déjà en route vers la masse traditionnelle. Ce processus s’est prolongé à travers un million d’années ou même plus, puisque la tradition semble être aussi un facteur partiellement constitutif du comportement animal.

La véritable tradition est inconsciente, parce que nous vivons dedans et sommes sans arrêt formés par elle. Une fois rendue consciente, elle change entièrement d’aspect, elle se transforme en traditionalisme, phénomène qui joue un rôle considérable, et très largement dangereux, dans le monde dynamique moderne, qui donne si peu de libre jeu aux vraies traditions, ni du même coup à l’imagination. Combiné avec le dynamisme expansif de notre époque, le traditionalisme moderne développe un désir de puissance nationale qui est étranger aux traditions authentiques.

Ce qui est le plus difficile à définir, ce sont les éléments traditionnels qui proviennent de cohésions d’une grande amplitude, ou qui se sont liés à une pareille cohésion, parce que dans leur cas tous les éléments de détail de ce grand ensemble sont à un point tel en interaction qu’ils changent de caractère au fur et à mesure; de la sorte, ils deviennent très difficiles à localiser dans le jeu de l’ensemble. Des traditions locales, au contraire, sont souvent assez faciles à montrer. Comme exemples de telles traditions purement locales, nous allons mentionner quelques cas dont l’incroyable antiquité a pu être établie par les archéologues. Ces exemples sont limités au seul domaine Scandinave, mais on pourrait sûrement en trouver de semblables dans beaucoup d’autres pays.


Ange féminin tournant la roue des corps célestes, à l’exté-térieur de la cathédrale de St. Vit. Hradcin, à Prague. Wenceslas de Budovica, 1490. D’après R. Eisler.

Gravures rupestres de l’âge de bronze (Suède) montrant le même sujet. Ici les empreintes des pieds et le creux cupuli~ forme signifient la déesse maternelle de la terre. Elle affronte le cerf céleste en bas. Ici l’on voit que la roue, dans l’antiquité, était le signe du zodiaque plus qu’une roue solaire.


L’archéologue Karl Rygh rapportait, de son temps, ceci: «En 1876 on m’avait expliqué, dans le pays de Strinda aux environs de Trondheim, qu’il y avait une légende selon laquelle un chevalier en armure et son cheval se trouvaient sous un grand rocher. Il y aurait été surpris par une chute de pierres alors qu’il passait dans la vallée, et écrasé. Je pris la peine de creuser sous le rocher aussi loin qu’il m’était possible, et je trouvai effectivement les ossements d’un cheval et d’un homme, et en plus un acier de briquet et deux pointes de lance datant manifestement de l’époque viking.. La présence d’une tombe était exclue ». Il faut avouer que le pauvre cavalier, après son enterrement précipité, avait été équipé d’un harnachement et d’une dignité de chevalier également imaginaires. L’exactitude de la tradition n’en est pas moins frappante, si l’on songe qu elle s’est communiquée à travers une période de mille années, et fixée à un bloc de rocher précis, entre tant d’autres.

Encore plus longue est la durée de la tradition concernant un grand tertre « Ottarshögen » dans la commune de Vendel à Uppsala en Suède. Le tertre mesure quarante mètres de diamètre, et était mentionné comme « Uttershögen » en 1670. Dans les années 1914-16, le tertre a été fouillé par un spécialiste, le Professeur Sune Lindquist, un des plus remarquables archéologues suédois. Au milieu du tertre, il découvrit une tombe dans laquelle avait été déposés une coupe de bois avec des garnitures en bronze doré, des ossements calcifiés, des pièces de jeu et les morceaux d’un peigne en os. La trouvaille est assez bien fixée dans la chronologie par une pièce d’or de la monnaie de l’empire romain oriental frappée sous l’empereur Basiliscus (476-77). La pièce ayant été utilisée comme pendentif, et assez usée, cela nous mène à proposer pour la construction de la tombe une date placée dans les premières décennies du VIe siècle. Cette époque correspond justement à celle où le roi de la famille des Ynglinge, Ottar Vendelkraka, est mort, en suivant la ligne généalogique donnée par le « Ynglingatal ». Le Professeur Lindqvist possède ainsi de bonnes raisons d’avancer que le tertre de Utter à Vendel a été la tombe d’Ottar Vendelkraka. Sous une forme plus pâle, nous voyons ici la tradition se maintenir vivante pendant 1.400 ans.

Au nord d’Oslo est situé le plus grand tumulus de l’Europe du Nord; Raknehaugen à Ullensaker. Il mesure quatre-vingt-quinze mètres de diamètre et quinze mètres de hauteur. La tradition selon laquelle un roi a été enterré là n’est pourtant pas clairement prouvée par les fouilles. L’archéologue norvégien Anders Lorange avait appris, pendant sa jeunesse d’étudiant, qu’un roi y avait été enterré entre ses deux chevaux, et ensuite recouvert de plusieurs couches de charpenterie. Avec un enthousiasme juvénile, il se mit à creuser, en descendant dans un puits étayé par des charpentes de bois, et il avait atteint une profondeur de seize pieds quand toute sa construction s’effondra. Cela advint, heureusement pour lui, à l’heure du dîner. Après cette aventure périlleuse, il commença une attaque par le côté et fut très heureux quand, du côté est, il trouva le squelette d’un cheval à soixante pieds du bord. Rien n’empêche pourtant que ne soit juste l’hypothèse alors émise, selon laquelle ce squelette proviendrait d’un cheval crevé: comme on ne mange pas les chevaux crevés, on a pu se débarrasser de lui en l’enterrant dans le tertre. Toujours est-il que le Docteur Sigurd Grieg, qui fouilla systématiquement le tertre pendant les années 1939-40, ne trouva aucune tombe. Il y avait pourtant un fait remarquable. Trois couches de charpentes se superposaient à l’intérieur, et les calculs permettraient d’envisager qu’elles avaient dû être composées d’environ trente mille morceaux de bois. L’analyse radiologique laisse supposer que le tertre doit être fait autour de la même époque que celui d’Ottar, ou peut-être quelque temps après. Mais la tradition des charpentes a été en tout cas confirmée par la réalité.

Au Danemark, on trouve des traditions encore plus anciennes, et apparemment véridiques. Jadis, les gens du canton de Bolling racontaient qu’un char plein d’or était enfoui dans le marais du presbytère de Dejbjerg. Cela paraissait incroyable. Mais quand les gens commencèrent à bêcher dans le marais en 1881 et 1883 ils ne trouvèrent pas un seul char, mais bien deux. Quoiqu’ils ne fussent pas chargés d’or leur valeur est inestimable. Ce sont des chars cultuels de l’époque pré-romaine. Des chars de cérémonie exécutés en chêne et frêne, garnis de bronze dans le style celtique. Les voitures ont été volontairement détruites et déposées dans le marais comme offrande. Dans ce cas nous avons affaire à une tradition vieille de deux mille ans.

Un souvenir norvégien enfin, qui vaut la peine d’être mentionné parce qu’il révèle une tradition purement locale qui nous ramène dans le temps jusqu’à cinq ou six mille ans en arrière. A Bömlo, au sud de Bergen, il y a un petit îlot: Hespriholmen. On trouve là une curieuse grande carrière qui date de l’époque entre mésolithique et néolithique, d’où l’on a tiré des pierres d’une qualité très fine, dense et de couleur verte. Des haches de cette carrière se trouvent répandues dans de grandes zones de l’ouest de la Norvège. Les haches étant, dans les traditions populaires, appelées des « foudres», il semble que le nom de l’îlot doive être rattaché à la période viking, et déchiffré comme « le lieu où on cherche les foudres ».

Nous constatons ainsi que l’élément traditionnel peut se maintenir vivant, attaché à un lieu précis, pendant des milliers d’années. Personne ne doit s’étonner du fait que ces éléments se trouvent embellis par l’imagination, parce que c’est justement dans la grande masse informe des traditions que l’imagination cherche ses matières premières, et les données qu elle y ramasse peuvent être combinées des manières les plus diverses. Il s’agit, dans les exemples ici mentionnés, uniquement des traditions fondées sur des unités sociales localisées, sans appui dans la cohésion traditionnelle générale. Il est évident que cette dernière est bien plus stable, beaucoup plus résistante à toute attaque, justement parce qu’il s’agit de groupements portant sur des étendues plus vastes.

Un exemple caractéristique et important de ce genre se démontre par la situation puissante qui est dévolue à l’ours dans les croyances et la médecine populaires du Nord. L’ours possède « la force de dix hommes et l’intelligence de douze hommes. » Voilà sa renommée. Jusqu’au milieu du siècle dernier, une patte d’ours était utilisée, en médecine populaire, pour faciliter l’accouchement; et même dans notre siècle il a été possible d’obtenir des témoignages écrits au sujet de l’affinité entre l’ours et la femme enceinte, et sur ses capacités de sage-femme.

Les données archéologiques nous montrent elles aussi la position dominante que l’ours a occupé dans le Nord, comme force surnaturelle et puissance fertilisante, à partir de l’époque mésolithique au moins. Son importance dans ce domaine dès l’époque paléolithique sur le continent européen a été confirmée par les témoignages de la caverne de Montespan, en Haute-Garonne, où l’on a trouvé un ours sculpté dans l’argile, mais sans tête, avec un crâne d’ours posé devant lui entre ses pattes. Le corps d’argile portait en outre de nombreuses marques de flèches et de piques, ou d’armes semblables. Ici nous pouvons probablement poursuivre une tradition jusqu’à vingt mille ans en arrière.

Mais dans un cas pareil, il s’agit aussi d’une cohérence traditionnelle d’une énorme étendue. A partir de la presqu’île Scandinave, où la tradition a poursuivi sa vie culturelle intense et forte au moins jusqu’aux deux ou trois derniers siècles, un culte de l’ours dans des formes approchantes peut être suivi à travers toute la ceinture des forêts russes et asiatiques, à travers le détroit de Behring jusqu’en Amérique du Nord. Là on peut relever son extension vers le sud jusqu’en Californie du Sud, au Nouveau-Mexique et en Arizona. Alors que l’ours Scandinave avait une préférence pour les femmes enceintes, nous apprenons chez les Indiens du nord-ouest, qu’il existe nombre d’expériences concernant la tendance des femmes à se laisser séduire par un ours, et donc à accoucher d’un de leurs enfants.

Un autre courant de la grande cohésion traditionnelle, dans le Nord, est l’objet de l’influence indo-européenne à la fin du néolithique: l’ours y a été remplacé par le cheval comme puissance suprême de la fécondation, pour la classe supérieure des Indo-européens. Cette position a été tenue par le cheval jusqu’à la rencontre avec le christianisme, vers l’an 1000. L’effort violent par lequel la nouvelle église érigeait un tabou contre l’habitude de manger de la viande de cheval a donc été bien justifié, même s’il n’a pas connu un éclatant succès. On retrouve même aujourd’hui de nombreux fers de chevaux au-dessus des entrées d’églises, partout dans le Nord. Cette victoire du culte du cheval comme puissance de fécondité par excellence, parmi les maîtres indo-européens, n’empêchait nullement l’ours de continuer de survivre tout à son aise dans les couches non indo-européanisées de la population, ni même de s’imposer jusque dans la tradition indo-européenne. Les dents d’ours ont été d’un usage courant dans le nord de la Norvège au moins jusqu’au XIVe siècle.


Bateau sacré égyptien, initiant la terre avant les semailles. Il est étonnant de constater le peu de cas que les savants font d un rayonnement de la vieille culture égyptienne sur l’Europe néolithique, vue l’importance exagérée que l’on donne à l’art copte pour le Moyen Age.

Homme à la charrue, tenant un arbre et le sac de semailles. D’après P. V. Glob. Litsleby-arden.


Il est bon d’indiquer, du reste, que cette tradition — mis à part les souvenirs paléolithiques du culte de l’ours à Montespan — ne lie aucunement le Nord avec le continent du côté de l’Europe de l’Ouest ou de l’Europe Centrale; mais le rattache à l’Europe de l’Est et au nord de l’Asie. Il a existé de nombreuses influences asiatiques dans le paléolithique ouest-européen.

La tradition de l’ours est ainsi placée dans une position qui la différencie des traditions vitales, et plus présentes, que sont pour la civilisation moderne européenne-américaine les traditions classiques et celles qui manifestent l’influence de l’ouest asiatique: les traditions religieuses et éthiques du christianisme, qui pour leur part ont été formées en grande partie par des traditions perses. Dans l’art et la pensée s’infiltrent ainsi, en plus des traditions gréco-romaines, celles des Arabes et celles de l’Inde, mélange qui apparaît encore de nos jours. Une trace assez curieuse peut être suivie dans cette ligne, entre autres dans le domaine de la terminologie des monnaies. De la pièce d’or romaine, solidus aureus, solidus survit dans le solde italien et le sou français, cependant qu’aureus a été laissé aux Scandinaves qui le gardent sous forme de öre. Le signe de la livre anglaise correspond à la libra romaine, et celui du dollar est de nouveau celui du solidus. En outre l’ancienne pièce d’argent Scandinave ort était le denarius argentus romain du temps de la république. Au Moyen Age, il s’est formé une variante intermédiaire, le ertog ou örtug.

Même si les archéologues et les historiens sont, pour la plupart, au courant de cette étrange ténacité de la vie des traditions, on a l’impression que presque tous la regardent comme une curiosité sans portée plutôt que comme une réalité fondamentale pour le plus important de la formation culturelle. Le moment semble venu où il nous faut commencer à rendre à ce phénomène sa juste valeur.

On peut légitimement considérer la cohérence traditionnelle comme une unité globale sans frontières précises, aux éléments d’une durée et d’une importance très variables. Il y a des éléments qui semblent vite disparus, à peine mentionnés. Au moment de l’événement même, celui-ci est déjà en marche vers l’unité inconsciente. De sorte que la tradition s’identifie plus ou moins avec ce qu’Emile Durkheim a appelé, à son époque, la conscience collective, dans une acception profondément révisée bien sûr. Ce que Durkheim ignorait, c’était la puissance inconsciente et subconsciente de la tradition. Pour lui, la conscience sociale était plutôt une sorte d’âme sociale de caractère individuel. C’est ce qui pense, sent et veut, même si volonté, sentiment et pensée n’agissent qu’à travers des consciences uniques, écrivait-il dans «Sociologie et Philosophie» (1925). On peut en même temps voir dans le concept de tradition une reformulation grandement modifiée de l’ancienne Völkergedanke ou pensée populaire d’Adolf Bastian, cependant que ses Elementargedanken, ou pensées élémentaires se retrouveraient, dans une formule moderne, en rapprochement avec les archétypes de Jung. Les pensées élémentaires étaient pour Bastian des idées universelles communes à l’humanité entière, idées qui à toute époque et chez tous les peuples auraient le même caractère, alors que pour lui les « pensées populaires » étaient des formes particulières, que le système des pensées élémentaires devait avoir, sous les influences diversifiantes des milieux naturels. Les « pensées populaires » représenteraient ainsi une couche de forces créatives et formantes, au-dessous des différentes formes de culture. Personne probablement n’accepterait aujourd’hui les idées de Bastian, parce qu’elles sont trop naïves et simplistes. Il est à noter que la critique de Durkheim était justement une argumentation contre les attitudes soutenues par Bastian et Wilhelm Wundt avec sa Völker**psychologie.

En laissant pour un moment de côté les questions de tradition, nous allons indiquer quelques traits de l’ancienne histoire de Normandie. Il est assez connu que le nom de la Normandie est dû aux Vikings danois et norvégiens qui ont pillé cette région vers l’an 800, et ensuite se sont fixés dans le pays. En 911, leur chef Rollo (Gange Rolv) recevait le pays en fief de Charles le Simple, et l’Etat normand s’établissait. Il y a eu des querelles entre historiens danois et norvégiens au sujet de l’importance réciproque des deux peuples dans cette entreprise; et surtout, évidemment, quant à l’origine probable de Rollo. Cette dispute est apparemment aussi futile que celle au sujet de la barbe du pape. Tout ce que l’on a pu prouver, c’est la participation de deux peuples; et le fait, indiqué par des documents, que les Vikings de Vestfold, au sud-ouest d’Oslo, ont attaqué à plusieurs reprises la France (les Westfaldingi).

On est davantage informé au sujet du développement de ce nouvel Etat normand. On connaît l’influence profonde que cette nouvelle souveraineté a eu sur la structure sociale et culturelle du pays; e t du reste, pour le développement politique et culturel de toute l’Europe de l’Ouest. Le moins important n’étant pas la saisie de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant en 1066, ainsi que les possessions vikings dans le sud de l’Italie et en Sicile, et leur participation aux croisades. Leurs fiefs normands furent conquis par Philippe-Auguste en 1204 et soumis à la Couronne française en 1364. Ceci n’a pas empêché la Normandie de jouir à travers le Moyen Age d’une autonomie qui a donné à sa culture locale une forte particularité; ce qui s’est manifesté entre autres par l’efficacité sans pareille de son administration.

De tous ces faits, la mémoire nordique a surtout retenu les formes particulières que l’architecture romane a reçue du « style normand », lequel allait dominer l’Angleterre, et qui a propagé profondément son influence dans les pays Scandinaves.

Ce nouveau ressort n’enlève rien au fait que la tradition en Normandie a gardé de multiples éléments de ses origines nordiques, aussi bien dans le langage que dans les coutumes. Des noms de lieu comme Turville rappellent encore le dieu Tur ou Tor en qui, d’après les anciens documents de Normandie, les vikings avaient foi.

Une légende, qui trouve sa forme poétique dans un ancien poème français, conte qu’Arletta, la mère de Guillaume le Conquérant, au moment où elle l’eut mis au monde, rêva: « Il poussait un arbre de mon corps. Il se levait vers le ciel. Il jetait son ombre sur toute la Normandie ». Ceci est la copie de la légende de « L’arbre de la reine Ragnhild », l’arbre qui apparaissait dans le rêve de la femme d’un petit roi local de Norvège, Halvdan Svarte, au moment où venait de naître son fils Harald Haarfager qui devait réunir la Norvège sous son autorité. Elle rêvait qu’elle était dans son jardin, et qu’elle enlevait une épine de sa robe. Au moment où elle la tenait en main, cette épine commença à pousser, à devenir un grand arbre. L’arbre touchait terre, y prenait racine et s’élevait très haut dans le ciel. En bas l’arbre était rouge comme du sang, plus haut le tronc était d’un vert brillant, et les branches étaient blanches comme neige. Il avait beaucoup de fortes branches, certaines hautes et certaines basses. Les rameaux de l’arbre s’étendaient si loin qu’ils couvraient la Norvège entière.

Les poèmes héroïques des chants de l’Edda ont trouvé une renaissance en Normandie, et ont apporté leur contribution aux compositions de la poésie héroïque du Moyen Age français, mais en abandonnant la langue nordique, qui a été remplacée très vite par le français. Déjà le fils de Rollo, Wilhelm Langsvärd était obligé d’envoyer ses fils à Bayeux pour y étudier la langue nordique, qui avait commencé à dégénérer à Rouen. Bien plus importantes pour la tradition furent les survivances du paganisme qui, indépendamment du christianisme officiel, continait comme culte souterrain et illégal. Il troublait et apeurait beaucoup les pieuses âmes ecclésiastiques.

La mention de ces quelques survivances de l’influence nordique en Normandie est faite sans autre but que de montrer comment les traditions peuvent retenir des idées, ou du moins leurs formes symboliques, à travers des époques incalculables; et d’esquisser un peu le caractère des traces dont les Normands ont pu marquer le nouveau pays où ils s’installèrent. L’historien de la Normandie André Manguy touchait au vif quand il achevait son livre « Au temps des Vikings… les navires et la Marine Nordique d’après les vieux textes », paru en 1944 sous l’occupation allemande, par ces phrases qui semblait en vérité lancer un appel à ses « frères Scandinaves »: « apprendre à un monde renaissant tout ce que nos ancêtres entendaient par le mot aere, qui a une signification proche du mot honneur — la véritable base de la vie sociale et morale dans l’ancien peuple nordique ».

Probablement le temps est-il venu de retourner à tous ces signes, si discrets, quasi-insignifiants, gravés ou taillés aux murs des églises normandes. Mais, vu à la lumière de la tradition, il faut d’abord reconnaître le caractère synthétique, presque amorphe, de cette unité de cohérence en lent mouvement, afin de pouvoir situer les signes sur cette unité de fond dans notre essai de valorisation.

La première impression qui m’a frappé quand j’ai vu ces images était ceci: « Tudieu ! Voici toute la galerie des sujets des gravures rupestres de l’âge de bronze Scandinave ». Il est évidemment tentant d’essayer d’établir la possibilité d’une telle cohérence traditionnelle. L’idée même paraîtra peut-être à la plupart des gens relever d’un dilettantisme plus que baroque, puisque la méthode normale consiste à analyser chaque sujet pris à part, dans son isolement, et de cette facon il est naturellement facile d’expliquer que « des cercles ont été faits toujours et partout », ou des navires, ou des personnages, ou des cœurs, ou…, etc. On a bien sûr raison en ce sens qu’une telle hypothèse ne peut d’aucune façon être prouvée en suivant la démonstration classique des méthodes des probabilités. Néanmoins nous avons assez abondamment montré comme la tradition est capable d’une vitalité incroyablement tenace, et il faut retenir encore une autre condition fondamentale: quand une tradition est transplantée dans un milieu nouveau, elle est souvent marquée d’une tendance à se scléroser, à se durcir et à se refermer sur elle-même en une forme immuable. Nous en avons un exemple dans le conservatisme étonnant du langage nordique en Islande et aux Iles Foeroé. On y ressent la rupture du contact avec le lieu d’origine. L’écriture norvégienne n’a jamais été si parfaitement danoise qu’après la dissolution de l’union en 1814. Ce fut seulement après 1907 qu’elle a commencé lentement à reprendre son caractère original.

Il est incontestable qu’en feuilletant ces images on retrouve pour ainsi dire tout le répertoire des sujets des gravures rupestres de l’âge de bronze, évidemment dans une forme un peu atténuée. Ce qui caractérise avant tout les gravures rupestres Scandinaves, ce sont des sujets comme le bateau, les signes solaires, les creux en forme de coupe interprétés comme des coupes d’offrande, des chevaux, des scènes de labours, des cerfs, des serpents, des hommes dans des attitudes et situations diverses et des cavaliers, des empreintes de pieds et de mains. Tout ce monde est présent sur les murs des églises de Normandie. Il manque évidemment divers sujets des gravures rupestres, notamment le sapin — l’arbre éternellement vert — comme symbole de fertilité dont l’importance est bien entendu secondaire dans un pays aux forêts d’arbres à feuillage caduc (si l’on ne peut interpréter en tant que sapins les numéros 62, 127, 128, 131 et 178). Il manque également le char, si répandu dans les gravures rupestres. Le plus frappant dans ces relations normandes-scandinaves, c’est la ressemblance qu’il peut y avoir dans les formes mêmes de chaque signe. Ce que nous allons étudier dans nos commentaires aux images particulières.

Aucun doute n’est plus permis sur le fait que les gravures rupestres nordiques à l’âge de bronze représentent un culte de fertilité lié à l’agriculture. Le soleil prend ici une place dominante. Le soleil qui traverse pendant la nuit le ciel dans son bateau, mais qui, le jour, roule avec le cheval solaire, comme c’est exprimé de la manière la plus adéquate par le fameux char solaire de Trundholm, datant du premier âge de bronze danois.

La tradition du bateau solaire s’est visiblement maintenue dans le Nord jusqu’à une époque incroyablement tardive. Dans ma propre jeunesse, avant et pendant la première guerre mondiale, il était étrangement important pour nous, dans le village de l’ouest de la Norvège où je passais mes jeunes années, de dénicher un vieux bateau pour le placer au sommet du bûcher de la Saint-Jean. Je pense qu’il n’y a aucune objection à l’idée de considérer le feu de la nuit du solstice d’été comme une fête dont l’origine réside dans le culte solaire. Personne parmi nous ne savait pourquoi, ni ne se mettait à réfléchir pour trouver en quoi il était indispensable d’avoir ce bateau. Il devait être là, c’est tout. Il y avait certaines années où c’était une rude épreuve avant que nous arrivions à mendier assez pour avoir une vieille barque à rames pour notre cérémonie. Plus tard j’ai appris que le même jeu se déroulait dans d’autres endroits du pays.

A ce propos, il y a une étude à faire sur la question de la présence de bateaux dans les églises. L’ancienne hypothèse, qui a encore cours, selon laquelle ils représentent des ex-voto de marins oui ont survécu à des naufrages n’est pas suffisante.

Il convient de remarquer que les bûchers rituels du solstice d’été relèvent d’une tradition ancienne et générale dans le Nord. En procède celui qui se fait à l’île de Runöe dans l’ancienne Esthonie, et on prétend qu’il remonte aux vieilles influences suédoises. De telles traditions sont pour moi inconnues en Normandie, je dois l’avouer. James G. Frazer mentionne cependant dans son fameux ouvrage « The golden Bough » une étrange coutume de Saint-Lô, où une effigie humaine incendiée est jetée dans le fleuve, où elle s’en va en flottant pendant qu’elle est dévorée par le feu. Cette tradition a été interprétée (par Oscar Almgren) comme un mélange de la coutume de brûler le dieu de la fertilité sur le bûcher de l’année, et sa disparition sur la mer dans un bateau.

Grâce à son rôle important dans la marche du soleil à travers le ciel, il arrive que le cheval lui aussi prenne place entre les signes solaires, mais le cheval reste avant tout l’image de la force procréatrice. Ceci est un phénomène commun à tous les Indo-européens, bien connu dans les anciens rites hindous où ce symbolisme se présente avec une évidence extraordinaire. Le Rigveda signifie le soleil comme un disque ou une roue tirée à travers le ciel par le cheval Etaca (le leste) attelé directement au disque. Le fer à cheval qui se trouve sur deux des images dans ce livre (numéros 76 et 77) a ainsi la fonction de signifier le cheval.

Le rapport entre le cheval et le bateau se manifeste avec évidence. Ce n’est pas par hasard que dans l’ancienne Edda, dans la poésie nordique, le bateau est continuellement appelé cheval: « cheval de la mer », « cheval des ondes », etc. C’est une idée qui trouve ses origines au moins à l’âge de bronze. Une gravure rupestre à Ostfold en Norvège montre un bateau sur lequel se superposent plusieurs signes solaires. La proue est formée sans aucune doute comme une tête de cheval, avec une longue crinière flottante, tandis que l’arrière du bateau est une queue de cheval.

Le cerf aussi se présente en tant que signe solaire. Le sólarhjortr des Eddas, le signe du dieu céleste Ty. Sur une gravure rupestre de Bohuslen, en Suède, deux cerfs sont reliés par une bande, ou quelque chose de semblable, et l’un porte sur ses cornes une roue solaire. Et même cette image est parmi celles qui ont une très grande étendue.

Le signe solaire, en lui-même, est souvent une roue à quatre rayons. Des cercles concentriques aussi sont courants (cf. numéros 24 et 27). Parfois on rencontre deux cercles concentriques, avec entre eux des rayons rapprochés l’un de l’autre (cf. numéro 91). Parfois le cercle même est composé d’un rassemblement serré de creux cupuliformes (numéro 92). Il arrive qu’un personnage soit représenté avec une roue solaire en guise de tête (numéro 92). On est ici en présence du dieu solaire anthropomorphisé en personne sur l’arène des gravures rupestres. On voit souvent une ou plusieurs roues solaires passer directement au-dessus d’un bateau (cf. numéro 39), ou être tirées par le cheval solaire.

En Norvège au moins, il est frappant de rencontrer si souvent les gravures rupestres en des endroits qui s’appellent Solberg, la montagne solaire. Tout porte à croire que de tels noms sont tellement anciens qu’ils ont été attachés aux montagnes sacrées où l’on a vénéré le soleil. Les gravures se trouvent aussi en des lieux dits Helgaberg et Helgastein, la montagne et la pierre sacrées.

Les liens du culte solaire et de la fertilité de la terre sont faciles à détecter, en considérant comme les gravures sont soigneusement placées sur des rochers entourés de terres cultivables, ou sur des falaises tournées vers des morceaux de terre possédant ce caractère. Il est donc naturel que l’on retrouve souvent des scènes de labour parmi les gravures. Qu’il s’agisse de rites agraires religieux, cela est clairement dévoilé sur une gravure de Bohuslen, où le cultivateur tient dans sa main pendant son travail un petit sapin. Sa verdure éternelle était le signe de la fertilité de la terre dans de grandes régions de l’Europe. Nous trouvons souvent le sapin comme image autonome sur les gravures rupestres. Il semble même avoir survécu à sa rencontre avec le christianisme en Allemagne, où il était connu pendant toute la durée du Moyen Age, et d’où il a trouvé ensuite une renaissance étendue à l’Europe aussi bien qu’à l’Amérique du Nord, en tant qu’arbre de Noël. Même ce laboureur, nous le retrouvons ici (numéro 94). Il travaille avec une charrue à roues, utilisée de longue date à travers l’Europe. Elle a été apportée en Angleterre par les Angles et les Saxons.

Les empreintes de pieds constituent un sujet extrêmement commun dans les gravures rupestres. Les mains s’y retrouvent aussi, mais plus rarement. Nous sommes ici devant une représentation pour ainsi dire universelle, parce que les empreintes de pieds d’hommes et d’animaux se trouvent quasiment partout sur la terre, et les empreintes des mains sont au moins aussi répandues. En Europe cette représentation remonte à l’art paléolithique le plus ancien. Sans faire de commentaires aux discussions sur les interprétations qui ont été avancées pour ces signes, normalement fondées sur des conjectures, il faut quand même mentionner le fait qu’ils font tous les deux partie de l’ensemble fixé dans les sujets des gravures rupestres aussi bien que de celui des églises de Normandie (numéros 68-76, 78-83).

On rencontre de temps en temps, sur les gravures rupestres, un personnage qui a des mains énormes. On l’a nommé « le dieu aux grandes mains ». Le Docteur Just Bing considérait qu’il représentait un des deux grands dieux indo- européens, qui était « le dieu du feu » et « le dieu du ciel » (le « dieu aux grandes mains » correspondant au premier mentionné). Mais ses arguments étaient, une fois de plus, tellement fondés sur ses désirs qu’il n’y a guère de raison de les retenir. Il y a, contrairement à cela, toutes raisons d’attirer l’attention sur les étranges personnages à grandes mains, numéros 84 et 85. Le 84 présente un intérêt spécial, étant équipé en supplément d’une grande « forme solaire » en spirale sur le ventre.

Le sujet le plus répandu des gravures rupestres du Nord reste le trou en forme de coupe, interprété en tant que coupe d’offrande. Dans l’art des rochers, c est un sujet aussi répandu par le monde que les empreintes de pieds et de mains. Les trous se trouvent réunis par milliers, et souvent placés en rapport dans une composition précise. Ils peuvent former des images solaires. Il y a sur une gravure de Bohuslen une grande roue où les intervalles intérieurs sont garnis de trous serrés. Est-ce la roue céleste avec les étoiles ? Un zodiaque primitif ?

Qui sait ? Sur une gravure norvégienne d’Ostfold nous voyons une voie étroite et longue, composée de trous, qui monte le long de la montagne pour entourer un signe solaire. Est-ce la Voie Lactée ? Il ne semble pas qu’une dépendance absolue soit logiquement nécessaire entre les trous et le culte solaire proprement dit, et à tout le moins, pas directement entre eux et le culte agraire de la terre, puisque l’on trouve ces trous parmi les gravures rupestres loins en haute montagne, en Norvège, là où toute possibilité de culture est exclue ou bien, dans le meilleur des cas, aurait rencontré des conditions extrêmement défavorables, même dans le climat chaud de l’époque néolithique et de l’âge de bronze.

Un autre sujet encore, cher aux gravures rupestres, c’est le serpent. Il se trouve posé sur le bateau aussi bien que devant des hommes en posture d’adoration. Lui aussi participe du culte général du soleil et de la fécondité. Sur les calendriers de travail (les bâtons runiques) en Suède, le jour de l’équinoxe de printemps — le 21 mars — est quelquefois représenté par un serpent (Östergötland et Kalmarfief), et quelquefois par une charrue (Uppland). Cette liaison établie n’est pas dépourvue d’intérêt puisqu’une gravure rupeste de Bohuslen montre une combinaison étroite entre un serpent et une charrue. La fertilité et la mort ne sont que deux côtés d’une même chose, et dans ce rapport le serpent joue un rôle considérable dans les croyances nordiques, aussi bien que dans celles de Russie. Mais puisque le serpent fait partie du groupe des grands signes universels, son interprétation particulière sur une étendue limitée est très difficile à établir. Le rapport avec ce monde se voit sur les numéros 10, 30-31, 33-35.

Ainsi avons-nous fait l’examen des rapports étroits entre les principaux sujets des gravures rupestres nordiques et ceux des murs des églises de Normandie, ceci n’implique naturellement pas du tout qu’un rapport direct entre les deux aît été prouvé. Vu sur le fond de tout ce qui vient d’être expliqué au sujet des traditions et de leur comportement en général, il semble pourtant que nous puissions constater que tout ceci révèle pour le moins un problème dont la solution présenterait un intérêt assez considérable.

Au cas où un tel rapport direct serait soupçonné, il y a en tout cas une réserve importante à formuler. Il est absolument exclu que la philosophie religieuse de l’âge de bronze ait pu être une force spirituelle consciente dans la Normandie des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. Quel peut avoir été, à ce moment-là, l’interprétation consciente de ces signes ? Est-ce que par exemple le rapport entre le soleil et l’image de l’église peut être envisagé dans un but paysagiste (numéros 160-161) ? Contre cette éventualité parle le fait que le signe solaire se trouve dans des combinaisons où de telles interprétations ont très peu de base naturelle. Son rapport avec les croix indique d’autres voies d’interprétation.

Analytiquement, l’étude que je présente ici comporte deux bases d’égale importance: le principe de complémentarité mis en lumière précédemment et le concept de champ. Ce dernier a été élaboré par le psychologue américain Kurt Lewin, « Topological psychology ». Ayant pris conscience qu’aucun système socioculturel n’est un système fermé et isolé, je crois avoir suffisamment souligné la valeur dynamique de ce concept de champ. Il n’existe pas de champ clos. Il v a toujours superposition, juxtapositions, « overlappings » entre systèmes. La permanence d’un champ de tension implique l’existence de possibilités réelles de transformation et de renouvellement. La thèse que j’ai développée dans « Socioculture » (1956) nous semble être dans une optique proche de « situlogie » de M. Jorn, situlogie conçue comme une topologie dynamique ou expérimentale.

L’examen non traditionnel de la nature de la conscience intellectuelle fait apparaître l’importance du principe de complémentarité. Reprenons l’image classique de la conscience. Un phare dont l’étroit pinceau lumineux balaie successivement l’horizon entier. D’un secteur quelconque de cet horizon, et si considérable y soit la lumière projetée par l’attention, il nous serait impossible en avoir aucune image si ne demeurait simultanément présent comme à la lueur d’une veilleuse le reste de l’horizon. Complémentarité essentielle qui est inscrite dans la simultanéité même de ces deux différents niveaux de conscience, l’un précis, l’autre diffus.

UNE LETTRE…

Durant mon séjour dans le Midi, j’ai lu attentivement les deux préfaces écrites, pour le recueil de photos de graffiti, par MM. Glob et Gjessing. Or je me trouve très embarrassé pour écrire à mon tour quelque chose sur ces documents, car je ne suis pas absolument d’accord avec MM. Glob et Gjessing sur le sens qu’il convient de donner à ces documents. Il faudrait, en premier lieu, étudier leur provenance. Ont-ils été gravés sur des pierres qui ont ensuite servi à la construction de l’église ? Ou bien ont-ils été gravés alors que la pierre était déjà placée dans un mur ? Il me paraît certain que les maçons, jadis, dessinaient volontiers à la pointe sur les pierres qu’ils allaient employer, ou qu’ils venaient d’employer. Ils le font encore aujourd’hui, mais avec leur crayon de chantier. D’autre part, des gens oisifs (soldats faisant le guet, promeneurs) ont certainement aussi tracé de tels graffiti. Pour ma part, j’exclus complètement l’hypothèse d’une signification ésotérique, attestant la survivance, consciente ou inconsciente, de croyances préhistoriques ou protohistoriques. Tout au plus, dans certains cas, peut-on penser à des ex-voto frustes; il faudrait alors voir si le dessin est en rapport avec le saint patron de l’église et avec les vertus ou le pouvoir guérisseur qu’on lui prêtait.

L’hypothèse de survivances du paganisme des Vikings, alléguée par M. Gjessing, est contraire à tout ce que nous apprennent les sources historiques.

Michel de BOUARD.

Doyen
FACULTÉ DES LETTRES ET SCIENCES HUMAINES
UNIVERSITÉ DE CAEN
Le 15 Octobre 1963

LE VANDALISME IMBÉCILE: LA GRAFFITOMANIE

Louis REAU.
Extrait de l’Histoire du vandalisme.
Librairie Hachette, 1959.

La bêtise joue un rôle dominant dans l’éclosion d’une variété puérile, assez bénigne en apparence, mais particulièrement irritante de vandalisme, qui s’appelle la graffitomanie. André Hallays l’appelle aussi la graphomanie pariétale. Mais la graffitomanie ne s’exerce pas seulement sur les murs.

« Il existe », écrivait avec colère André Hallays, qui fut un des défenseurs les plus ardents de nos monuments en péril, « une race de vandales plus odieuse et plus bête que les révolutionnaires: ce sont les monomanes du graffito. » lnnom~ brables en effet sont les niais qui, armés d’un bâton de craie ou d’un canif, aspirent à éterniser leur sottise en inscrivant leurs noms obscurs sur les portails des églises, les faces des gisants ou les glaces des palais nationaux.

Cette déplorable manie ne date pas d’hier. Les cendres du Vésuve ont conservé à Pompéi et à Herculanum des graffitis de toute sorte: électoraux ou obscènes qui datent du Ier siècle de notre ère. Leur antiquité ne peut servir d’excuse aux graffitomanes modernes.

Que les couples d’amoureux s’appliquent à graver leurs initiales ou des coeurs percés de flèches sur l’écorce des arbres, passe encore. Mais cette menue monnaie du vandalisme n’est pas le monopole des enfants, des promeneurs sentimentaux et des touristes. Il y a le vandalisme publicitaire des colleurs d’affiches qui déshonorent par d’obsédantes réclames les sites et les monuments, la graffitomanie politique des barbouilleurs nocturnes de murs et de trottoirs: fascistes mussoliniens ou communistes staliniens qui souillent de leurs slogans indélébiles au goudron et au minium les façades des édifices publics. Une législation trop indulgente pour ce genre de dégradations encourage des abus quelle devrait sévèrement réprimer.

Ainsi tous les bas instincts qui sommeillent dans les profondeurs troubles du subconscient, mais qui n’attendent que l’occasion de remonter à la surface et de se déchaîner comme les « locustes » venimeuses de l’Apocalypse sortant du puits de l’abîme, tous les mauvais génies de la destruction, du pillage, du lucre, de l’envie, de la superstition et de la vengeance se partagent à tour de rôle la responsabilité des ravages du vandalisme.

SAUVAGERIE, BARBARIE ET CIVILISATION

ASGER JORN

LES NORDIQUES

Toutes les possibilités ignominieuses des comportements et des conduites humaines s’incarnent et se concrétisent en un petit nombre de situations et en quelques actes simples. Les mots qui nomment ces actes et situations élémentaires ne sont ni savants, ni nombreux. VANDALE, BARBARE, quelques autres encore, et la liste est vite close: la conscience claire ne veut rien en connaître.

Faits et mots horribles et monstrueux — tabous — la conscience les fuit, refuse à l’intelligence le droit à un libre examen, et entretient méthodiquement à leur égard une longue et persistante incuriosité. A preuve de cette dernière, un seul exemple: une fois l’inceste dénoncé et raconté, 2.000 ans se sont écoulés avant qu’on ait osé chercher et dire comment il s’enracine au cœur de l’homme.

Le seul mot de VANDALE comporte de telles implications émotives et suscite de telles oppositions horrifiées — oppositions toutes affectives — qu’il y a lieu de penser que s’en trouve épaissi le mystère même de la conduite qu’il prétend désigner. Ce mot-là est moins porteur de clarté que d’obscurité.

Aussi me paraît-il essentiel de situer enfin le vandalisme dans sa vraie lumière. Et de rendre compte, le plus exactement possible, de ce qui est tenu pour l’une de ses plus spectaculaires manifestations: le graffiti.

Orgueil d’une solidarité peut-être trop violemment ressentie ? J’ose tout de suite dire que je n’ai pas songé sans émotion, devant ces églises de la Nörmandie, aux mains patientes et laborieuses qui ont creusé, gravé, la pierre. Furtives et tremblantes également — ces mains — puisqu’il s’agissait là d’un interdit. Se plaire à imaginer qu’elles aient pu être animées par la passion la plus aveugle — celle de détruire — révèle, à mon avis, une aberration profonde. Et point seulement d’esprit mais aussi de coeur. Celle-là même prétendument ainsi dénoncée.


LA DANSE DE PALNA-TOKE, LE SPINN.

Il n’y a pas d’« archétypes » traditionnels qui ne reflètent des lois générales de la manière. Le danseur, avec un bras levé et l autre baissé ou posé sur la hanche, présente la pose classique des derviches-tourneurs. Les sculptures bogomil en Yougoslavie relient la danse à la légende de Tell, avec le flls, la pomme et l’archer.
Danseur d’Isere. La roue au-dessus de sa tête indique la rotation.

Sarcophagie Bogomil
Mais ces pierres possèdent aussi une puissance miraculeuse! Un monument des environs de Ladjevica possède la propriété de guérir. Une femme stérile qui avale un peu de poudre grattée de cette pierre deviendra féconde. Et la légende devient une croyance: Les entailles plus ou moins grandes que porte le monument, témoignent nettement des tentatives faites pour en gratter des particules. Qui sait combien de femmes ont essayé de se guérir ainsi de leur stérilité! Un monument de Donja Stupa. portant de profondes entailles, est presque enfoncé dans la terre. C’est un objet sacré dans toute la région. Ce vieux monument préserve le village de toutes les intempéries, spécialement de la grêle.
D’après Benac.


L’acte de détruire ne nous semble jamais si pur — je veux dire si absolu — que lorsqu’il met en jeu la pierre. Il nous faut bien songer qu’après avoir fait date aux âges de la préhistoire humaine, la pierre a également occupé les temps historiques, et cela sous un usage essentiellement double: construction, destruction. De l’importance de ces deux fonctions antinomiques témoignent toutes les religions: la chrétienne — pierre à bâtir et lapidation — l’islamique et d’autres, en un symbolisme moins explicité mais aussi fort. Cette dualité de son emploi est notre ambivalence même, laquelle s’est inscrite, au cours des millénaires d’abord, des siècles ensuite, dans la seule matière solide que l’homme ait connu pendant longtemps.

La présence de la pierre est chose trop fondamentale pour que nous ne soyons pas sensibilisés à sa négation, de manière extrême. Qu’elle soit ignorée — utilisée simplement comme support par les graffitomanes — ou mise bas par les vandales — voilà ce que nous ne supportons pas, ce qui nous scandalise. Et, du même coup, nous interdit de comprendre et de connaître la démarche et les mobiles de ces auteurs de signes et images gravés et dessinés; nous condamne à ne rien savoir de cette pulsion qui pousse certains hommes plus que d’autres à détruire.

Déjà d’excellents esprits se sont attachés à cesser de déposséder la conscience claire de ses moyens, à ne plus préférer stigmatiser allègrement la conduite de ce peuple du Nord — les Vandales — mais à étudier la nature d’une énergie et la signification d’un besoin — le vandalisme.

Leurs efforts ont permis la naissance de la vandalismologie.

Savoir exactement comment ont vécu les Vandales et qui ils ont été, quelles furent les épreuves, buts et difficultés de ce peuple, voilà ce qui est devenue partie du problème. Et, de manière plus centrale encore, l’étude de cette même force, rage et but: détruire, aveuglément détruire.

On a fait du mot BARBARE un mot censé désigner ceux qui, obstinément, se refusent à toute rhétorique. Pas de justification à ce fait, sinon qu’en politique, les méthodes des parlementaires nordiques s’opposent aux discours latins.

En France, au sens populaire « la barbe » est une expression qui exprime une situation ennuyeuse et désagréable. En Scandinavie, elle désigne une situation amusante et drôle.

Il est devenu possible, aujourd’hui, d’apercevoir que le potentiel affectif contenu dans le mot VANDALE est un don malheureux de la mémoire collective héréditaire. Cette mémoire même, dont la psychologie contemporaine a abondamment souligné les prouesses, s’est révélée, sur ce point précis, faillible elle aussi. En fait, la synonimie des mots VANDALE et DESTRUCTEUR masque plus la conduite qu’elle prétend désigner qu’elle ne sert ou facilite sa représentation claire. Et puis, cette mémoire ne nous aurait-elle rien transmis d’erroné que je n’hésiterais pas plus à faire la remarque suivante: tant en biologie qu’en psychologie, la faculté d’oubli et le renouvellement sont indispensables à la vie, sinon à la survie.

Science en formation, la vandalismologie a déjà ses méthodes propres et aussi son histoire.

C’est à un Français, Louis Réau, que revient le mérite de s’être efforcé de répertorier et classer les diverses variétés de vandalisme. Le définissant comme la destruction de monuments à signification historique ou à caractère artistique, il a pu opérer, à partir de ses effets, la classification suivante:

AVEC MOBILES INAVOUES:

Vandalisme sadique: L’instinct brutal de destruction;
Vandalisme cupide: Avidité aveugle de pillards;
Vandalisme envieux: Effacement de la trace des prédécesseurs;
Vandalisme intolérant: Fanatisme religieux et révolutionnaire;
Vandalisme imbécile: La graffitomanie.

AUX MOTIFS AVOUABLES:

Vandalisme religieux;
Vandalisme pudibond;
Vandalisme sentimental ou expiatoire;
Vandalisme esthétique du goût;
Vandalisme elginiste et collectionneur;

A cette classification bien diversifiée, les Anglais ont souhaité adjoindre — sous l’impulsion de Martin S. Briggs — une catégorie supplémentaire: le manque d’entretien, qui serait considéré comme un vandalisme de négligence.

Opposition vigoureuse des Français qui, personnalisant justement le débat, refusent cette ouverture possible à l’anonymat. En effet, pour pouvoir vraiment dénoncer le vandalisme, il paraît essentiel de pouvoir indiquer non seulement un acte, mais encore un agent responsable. A supposer ce dernier point non nécessaire, nous aboutirions, en pays panthéiste (ou seulement à tendance), devant le spectacle de la dégradation naturelle des choses, à une hérésie du genre: Dieu est Vandale.

Toute hérésie de ce genre engendrerait vite la tentation de se considérer soi-même comme divin. La mentalité traditionnelle de la province danoise du Vendsyssel atteste cette possibilité.

L’intransigeance des positions anglaises et la docilité traditionnelle des hommes politiques et des savants danois envers celles-ci nous font craindre que l’essor remarquable de la vandalismologie dans les années d’après-guerre ne joue, en définitive, à l’encontre même de ses buts.

L’histoire du sens du mot VANDALE est longue. Cependant c’est seulement aux temps modernes que le sens de ce mot va s’enfermer définitivement dans les clichés traditionnels que nous connaissons aujourd’hui.

En 1739, en plein siècle des Lumières, Voltaire signale la colonnade du Louvre « masquée et déshonorée par des bâtiments de Goths et de Vandales ».

Quarante-cinq ans plus tard, en août 1794, un ancien député du clergé lorrain, devenu évêque constitutionnel — l’Abbé Grégoire — l’emploie dans un rapport présenté à la Convention (14 Fructidor An III).

« Pourquoi celui-ci a-t-il choisi de clouer au pilori les Vandales plutôt que les Goths, les Huns, les Philistins ou les Béotiens ? » demande Louis Réau, qui explique:

« Les Philistins n’étaient des barbares qu’aux yeux de leurs ennemis, les Israélites; et les Béotiens ne passaient pour lourdauds que par rapport aux Athéniens. La réputation de sauvagerie des hordes germaniques était par contre bien établie dans l’Europe Occidentale, victime des grandes invasions. Les Romains gardaient le souvenir de la Vandalica Rabies, un des premiers accès de furor teutonicus dont Rome avait été victime en 445. Les Vandales avaient, quinze jours durant, saccagé la ville éternelle. »

Au cours du Moyen Age, la popularité des images de l’activité de Samson (destruction et déplacement de monuments) ne met pas en cause les Philistins eux-mêmes: Samson n’est pas devenu l’un des symboles de la lutte contre le vandalisme.

Quelles hypothèses faire sur des crimes dont aucun monument ne nous perpétue la réalité ? Pas de forfanterie vandale. A l’opposé des Romains. On connaît le monument que Titus fit dresser pour commémorer le pillage de Jérusalem — ville sacrée — et montrer l’importance du butin. Il nous serait bien difficile si les Gaulois, à leur tour, avaient détruit les monuments romains qui symbolisaient leur défaite, de nous prononcer sur leur vandalisme.

Les conquêtes et destructions napoléoniennes étaient illustrées par de courtes scènes, sur la colonne Vendôme. Mais, sous la Commune, la mise à bas de l’ennuyeuse colonne ayant engagé la responsabilité du peintre Courbet, les Français eux-mêmes ne savent pas, aujourd’hui, où est le vandale.

Qu’une nation veuille commémorer les hauts faits de son histoire par des ensembles architecturaux, c’est là un fait essentiellement, politique. Sans rapport aucun avec la réalité esthétique architecturale. Et qui n’en garantit donc en rien la valeur.


L’IMAGERIE POPULAIRE RUSSE

Fig. 144. L’OURS ET LA FEMME. Gravure sur cuivre exécutée entre 1820 et 1840. Dim. 285 X 330 m/m.

« Une femme est allée chercher des champignons dans le bois — un ours aux dents aiguës vient à sa rencontre, il la saisit avec ses grosses griffes. « Veux-tu, petite mère, lutter avec moi? » La femme répond: « J’ai peur, petit ours, de déchirer ma jupe. Il ne nous convient pas de lutter ensemble». Elle lui cria: «Retire-toi, ours, je n’ai pas la force de résister.» Elle succombe de peur, elle est décoiffée, elle déchire sa chemise et sa jupe contre une grosse motte de terre. Quand l’ours vit la jupe de la femme déchirée il alla chercher de la ficelle — il pensait boucher le trou de la jupe avec une lanière d’écorce, mais la femme couchée à terre crie: « Tu ne pourras pas reboucher cette déchirure. » Le lièvre avait l’intention de lui venir en aide et de fermer la déchirure avec ses pattes, mais la femme poussa un cri si aigu que le lièvre eût peur et cria très fort: « Cours, cours petit ours, la déchirure de la femme est devenue plus grande.» En raison de ces cris, l’ours n’eut plus de repos. Il était convenu entre eux, pour qu’il n’y eut pas de dispute, que l’ours tâcherait de partir au plus vite et ne reviendrait plus. Quand il vit la jupe de la femme déchirée il devint presque enragé. En rentrant, la femme raconta au grand-père la peur qu’elle inspira à l’ours. Les loups, les renards et les autres bêtes n’étaient plus à ses yeux que des souris.» Ce texte assonancé comporte bien des obscurités. Les intentions érotiques que l’on devine font penser à l’histoire racontée, elle, d’une façon fort claire par Rabelais.


On ne compte plus le nombre de héros dont la mémoire est desservie par la statuaire qui veut les honorer, et l’on sait des villes entières dont l’architecture et la statuaire sont de monumentales erreurs, sinon horreurs.

Par ailleurs, l’instinct grégaire n’engendre pas obligatoirement goût et sens esthétique. Le rôle civilisateur des villes n’est ni évident, ni absolu. Il s’ensuit que la destruction partielle ou totale d’un ensemble urbain ne constitue pas nécessairement un acte de vandalisme.

Mon enfance au pays d’origine des Vandales et des Teutons m’a laissé des souvenirs clairs. Je me rappelle qu’y était réputée satanique l’activité noire des grandes cités industrielles. Et je n ai pas oublié les histoires qui nous étaient contées — Sodome et Gomorrhe; et encore: la Tour de Babel. Toutes histoires en lesquelles Dieu était présent; et au travers desquelles s’exprime un état d esprit et aussi bien une position morale, dont il me semble en tant qu’artiste essentiel de retrouver les raisons et le bien-fondé plus que de s’y opposer de façon aveugle et catégorique.

Louis Réau rend un hommage sans réserve aux Romains pour leur colonisation de la Gaule — « une œuvre de civilisation, dans le sens le plus noble de ce mot » mais il change ensuite radicalement de position envers les envahisseurs nordiques, particulièrement envers les normands. Et quand alors il s’interroge sur ce qui peut être porté à l’actif de ceux-ci, il ne découvre qu’une seule chose: « la naissance de l’architecture romane que les Anglais préfèrent appeler, non sans raison, le style normand ». Rappelons en passant que ce style normand parut aux humanistes de la Renaissance italienne, d’une laideur indescriptible — un phénomène barbare, « gothique ».


« Les chrétiens mangent Dieu par amour pour la divinité, ils communient en théophagie. Les humanisphériens poussent l’amour de l’humanité jusqu’à l’anthropophagie: ils mangent l’homme après sa mort, mais sous une forme qui n’a rien de répugnant, sous forme d’hostie, c’est-à-dire sous forme de pain et de vin, de viande et de fruits, sous forme d’aliment », explique l’anarchiste Joseph Dejacque. Témoignage de l’esprit cyclique qui domine l’anarchisme, et correspond étrangement à l’esprit agraire du néolithique. Là se trouve l’origine des rituels de l’hostie, dans les cultes de la dernière gerbe, sujet de plusieurs menhirs, supposée contenir la puissance entière de fécondité du champ. L’homme travesti en dernière gerbe était offert, considéré comme dieu, et assurait la fonction du bouc émissaire chez les bergers. »

Homme revêtu d’une gerbe de blé à l’occasion de la Fête des moissons (Suède).

Face et dos d’un menhir représentant le même sujet: Rodez, Musée Fenaille.


LE VANDALISME EGLISOPHAGE

Il y eut, à Byzance, un très important vandalisme religieux — vandalisme que Louis Réau n’est parvenu qu’imparfaitement à distinguer et à isoler. Certains prêtres grattaient les icônes, en détachaient des parcelles qu’ils recueillaient dans un calice, à dessein de faire communier les fidèles. Ces icônes — sommets de l’art religieux de l’époque — furent ainsi véritablement livrées à la consommation.

Ce fétichisme de l’absorption fut cause que le sens et la signification de l’art s’en trouvèrent changés et obscurcis.

Pour arrêter ce vandalisme de la nutrition devenu rituel, l’Empereur décréta l’iconoclasme; tous ceux qui possédaient, de manière privée, des icônes, étaient invités à venir les apporter à Constantinople où, en place publique, elles étaient brûlées. C’était évidemment palier à un vandalisme par un autre: celui du sacrifice, du potlatch.

Cependant ce vandalisme gouvernemental ne peut être comparé au premier — populaire.

Dans le premier cas, il s’agit d’une fête. Cette consommation — si naïve fut-elle — comportait d’authentiques éléments d’amour et de foi: c’était le vandalisme heureux.

P.V. Glob nous rapporte, entre autres cas, celui d’images-gâteaux dont l’absorption parfaite impliquait destruction d’êtres humains, donc un certain cannibalisme. L’anthropophagie relève plus précisément du teutonisme dont elle dévoile, aberrante, la volonté de pureté et d’esthétisme. Et ce sont les aberrations de cette volonté qui se retrouvent dans le domaine vandalique — domaine où les données historiques nous obligent à établir de semblables catégories.

Emile Male dans son ouvrage « La fin du paganisme en Gaule », nous informe de la célébrité — dans la France médiévale et nordique — de la tombe de l’évêque mérovingien Saint-Drausin. Cette tombe, aujourd’hui conservée au Musée du Louvre, était originairement en l’église Notre-Dame à Soissons. Séjournaient près d’elle les chevaliers qui allaient combattre en champ clos et saint Thomas de Canterbury, sur le point de retourner en Angleterre où il savait devoir affronter Henri II, y fit veillée d armes. Venant en pèlerinage, les fidèles avaient coutume d’emporter quelques parcelles du couvercle, qu’ils diluaient dans l’eau et faisaient boire aux malades. Cette coutume, qui s’est poursuivie pendant des siècles, a fait disparaître presque complètement le couvercle. Celui que l’on voit actuellement au Louvre n’est pas l’original, mais un autre qui est Wisigoth et provient de l’église de Saint-Germain- des-Prés.

En Espagne également, les tombes des rois Wisigoths montrent les traces d’une même activité.

Nous sommes obligés de constater n’être plus simplement ici dans la notion de sacrifice inhérente à tout art, mais bien plutôt en face d’une sarcophagie avouée. Nous devons penser que ce furent les peuples germaniques qui répandirent cette coutume d’absorption des sarcophages par voie buccale.

Les destructions semblables des tombes des pharaons égyptiens auraient plutôt été l’œuvre de vandales nord-africains. Par ailleurs, l’étendue même de ces destructions nous porte à supposer hautement organisée l’exportation vers l’Europe Germanique de cette substance si grandement appréciée par la pharmacopée du Moyen Age.

Les déformations des murs des églises normandes — à Damville surtout — semblent témoigner de cette variété surprenante de vandalisme. Et je ne crois pas me hasarder beaucoup en avançant que les Normands, débarquant en Gaule, y introduisirent l’ancienne coutume germanique d’ingestion de matières symboliquement sacrées. Matières qui comprenaient également les murs des édifices religieux.

Désormais le mystère de la relation entre les Templiers et les graffitis normands (spécialement ceux de Gisors: empreinte de pieds nus) se trouve éclairci. Il n’est plus possible de retenir à la charge de ceux-là une accusation — même implicite — de volonté de dissimulation et de secret: simplement, les Templiers furent sarcophages.

LES PEAUX D’OURS - LES JOMVIKINGS - LES TEMPLIERS

Les jeux d échecs les plus anciens en Europe sont d origine Scandinave.

L un d eux — qui figure maintenant au British Museum —a été trouvé dans 1 Ile de Man, et représente un guerrier dévorant un bouclier.

Ce type particulier de mangeur est bien connu des chroniques vikings. Il appartenait à un corps guerrier — les Jomvikings ou « guerriers-célibataires » dont le chef mythique était Palna-Thoke, apparenté à la fois à Guillaume Tell et à Till Eulenspiegel le fou. Les Jomvikings étaient également connus sous le nom de Ber saerk - « les peaux d’ours ». On disait qu’ils tiraient leur fureur délirante de l’ab sorption d’une drogue extraite d’un champignon.

Nous savons que cette organisation guerrière, soustraite à 1 autorité des rois, a joué un rôle central et secret dans la conquête viking de la Normandie et de l’Angleterre. Il me paraît possible d’avancer que l’organisation des Templiers a été, en fait, une réorganisation des Jomsvikings.

Mélange habile de journalisme peu scrupuleux et de faits nouveaux en eux- mêmes remarquables — l’ouvrage de Gérard de Sède est tout entier imprégné d’un mysticisme et d’un ésotérisme que d’aucuns qualifieront de douteux et de déplaisant. Cependant les spécialistes réputés avertis ont tôt fait de critiquer le manque de sérieux des positions qu’institue obligatoirement la méthode utilisée par de Sède (également par la revue Planète). Et ces spécialistes de se retirer avec dignité.

On ne peut pourtant pas identifier à « la presse à sensation » — nul lecteur ne s’y est jamais trompé — des ouvrages qui apportent quelque chose de nouveau, de vrai, d’étonnant. Là où selon certains esprits suspicieux il y a procédé, nous devons voir un processus de purification indispensable au progrès.

La faute en incombe peut-être au goût exclusif de l’explication littérale qu’ont les Scandinaves, mais je me sens bien incapable de me pencher sur le destin des Templiers avec le sérieux qu’y apportent les Français.

Les Templiers furent les défenseurs d’une théocratie vouée d’avance à l’échec, parce que basée sur une religion qui n’est pas de ce monde.

LA PIERRE DE TOUCHE

Ni l’érosion d’une part, ni la volonté d’ingestion des Normands par ailleurs, ne suffisent à expliquer que la pierre des édifices normands ait été à ce point mordue et rongée.

Attaché à l’acte d’aiguiser — et pendant des siècles — un important symbolisme sexuel nous donne à penser que la pierre des murs d’église y a été utilisée comme pierre à aiguiser. La tradition orale confirme cet usage — tant pour les armes que pour les outils agricoles servant à la moisson.

L’acte d’aiguiser était un acte sacré.

A ma connaissance, il y a peu d’études sur ce sujet. Cependant, le professeur Michel de Bouard confirme que la pierre à aiguiser était un objet souvent présent dans la tombe des guerriers mérovingiens.

La plus spectaculaire est celle en forme de sceptre à plusieurs têtes, trouvé à Sutton Hoo. En tant que symbole de sexualité mâle, elle est de grand intérêt et directement en rapport avec les mythes concernant Odin. Spécialement avec le mythe selon lequel Odin se serait emparé de la boisson Kvasir contenue en trois vases cachés par le géant Suttung et surveillés par la fille de ce dernier — Gunlod. C’est après avoir aiguisé les faucilles de neuf hommes (qui par la suite s’entretuèrent) que Odin vrilla, transformé en serpent, un trou dans la montagne, et se glissa jusqu’à la fille et jusqu’au trésor.

La pierre que les paysans normands portent, pendant la moisson, en une corne attachée à la ceinture, nous paraît recouper la version nordique du signe du Graal. Ces mêmes paysans tiennent à préciser qu’ils tiennent la pierre humide en urinant dans la corne. Représentation imagée par le graffiti numéro 91. Interprétation païenne du signe du Graal.

PIERRE A AIGUISER - CŒUR RUNIQUE MIMIR - BAPHOMET

Miction et pierre à aiguiser se retrouvent dans les mythes nordiques de Thor et de Hrungnir.

Les récits Skâldskaparmâl mentionnés par Georges Dumézil nous en donnent le détail. Il s’agit du combat de Thor et de Hrungnir. Ce dernier a cœur, tête et bouclier en pierre et possède de plus — comme arme offensive — une pierre à aiguiser (remarquons que son cœur est d’une forme qui est devenue plus tard celle du signe d’Odin). Flanqué d’un mannequin en argile sensé le représenter, il se rend au lieu de rendez-vous fixé pour le combat et y attend Thor.

Lorsque ce dernier arrive, l’homme d’argile est si effrayé, dit-on, « qu’il pisse en voyant Thor ». Thor brise avec son marteau la pierre à aiguiser de Hrungnir (un éclat viendra s’en fixer dans sa tête), puis lui fracasse le crâne; mais entraîné dans la chute de Hrungnir, il tombe également et se trouve le cou pris sous l’un des pieds de celui-ci. Pour délivrer Thor ainsi retenu prisonnier, il faudra faire appel à son fils — un bambin âgé de trois nuits — qui réussira sans peine. Thor donnera en récompense le cheval de Hrungnir à son fils et, pour avoir ainsi fait, recevra un blâme d’Odin.

Georges Dumézil estime possible que le caractère tricornu — précision singulière — du cœur de Hrungnir soit à ranger parmi les triplicités diverses des adversaires opposés au héros guerrier, ou au Dieu. Ces triplicités sont typiques, ajoute-t-il, de nombreuses légendes indo-européennes: le tricéphale adversaire de l’indien Indra; de l’iranien Ferridûn; les trois Curiaces vaincus par le jeune Horace; Geyron, adversaire d’Héraclès; les trois Meic Nechtain, adversaires de Cûchulainn; Meche au cœur triple tué par Mac Cecht.

Pour nous, le symbolisme du trois est celui d’un nombre agissant, sacré et dangereux. Il nous semble signifier le temps passé, présent, futur. Un peu comme le neuf qui apparaît dans les très anciennes chansons germaniques comme signifiant vie et mouvement, mais, en plus, le sceau de la fatalité.

Nous avons déjà dit que la pierre à aiguiser nous paraissait être — par extension à partir de la signification de l’arme blanche — un symbole de sexualité mâle. La présence du pied en graffiti nous confirme encore dans cette opinion.

La principale accusation portée contre les Templiers était, selon John Charpentier, qu’en toutes provinces ils avaient des idoles. Lesquelles consistaient en têtes, quelques-unes à trois faces et d’autres à crâne humain.

John Charpentier ne croit pas déraisonnable de penser que les images bapho- métiques du Temple se présentaient sous l’aspect d’une sorte de Janus. Du même baphomet s’occupèrent les bâtisseurs de cathédrales. Au Jutland, on a trouvé des pierres de l’époque viking représentant des têtes triples — l’une d’elles portant un troisième œil au front, on pense qu’il s’agit là de la représentation de Mimir, lequel avait reçu l’œil d’Odin (pour la sagesse). (Voir ill. 219.)

Par tous ces faits et indices divers, nous sommes amenés à supposer que, dans tous les cas, il s’agit de cette fameuse pierre à aiguiser logée dans le front du dieu.

Une étude sur l’histoire des Jomvikings et sur leurs rapports avec les ordres chevaliers médiévaux comblerait une grande lacune. Manque également une étude sur le culte de la pierre à aiguiser.

Le silence sur ces deux points ne permet pas la découverte de rapports autres que superficiels entre les Templiers et les graffitis normands.

Il faut lever ce mystère, facteur de troubles du jugement, et dénoncer, à propos de ce cas particulier, le mépris que traditionnellement les positions officielles affectent à l’égard de tout ce qui dépasse le cadre général d’une époque.

Nous n’avons pas l’impression que le récit de ce combat — de cet affrontement — soit effectué par un témoin neutre et impersonnel, mais plutôt que le récitant lui-même a été engagé dans l’aventure qui nous est narrée. Qui est-il ? A notre avis: un adversaire d’Odin, donc Thor. L’hypothèse selon laquelle Thor serait le narrateur s’accorde assez bien avec les compte-rendus sur l’époque où la paix régnait entre Thor et Odin. Elle explique également le blâme d’Odin comme correspondant aux traces, dans sa mémoire, de leur longue hostilité antérieure. Revenons aux idées qui nous sont chères: dans tout conflit, il y a toujours trois éléments et l’un seulement d entre eux joue — sur le plan psychologique — le rôle de victime. Je pense ici au décapité par l’éclat de pierre dans le front. Appelons-le Mimir, la sagesse qui possédait l’œil d’Odin. Qu’aurait-il pu nous dire ?

Essayons d’identifier son histoire avec celle de Baldr, tué par l’aveugle Hoder qu assista Loke. Remarquons au passage que ce mythe comporte d’étranges rapports avec celui de Palna-Toke — fondateur de l’organisation des Jomsvikings — et de Guillaume Tell, tous deux tirant à l’arc sur une pomme placée sur la tête de leur fils. L’utilisation par Hoder du gui comme flèche fait apparaître certains liens possibles avec le monde celtique. Cependant, nombre d’autres éléments indiquent que ce culte est pré-celtique; lié à la culture néolithique ibéro-ligure. En celle- ci, on retrouve le nom de Baldr sous la forme de Bellin. Curieusement une statue phallique portant ce nom a été découverte dans le sud de la France par un archéologue du nom de Bellin. Le récit de celui-ci est fort amusant, car M. Bellin ignore complètement l’usage populaire qu’il est fait, en Ligurie, de ce mot à signification phallique.

Il est d’un irrésistible intérêt pour un artiste de découvrir la relation qui unit Bellin au concept de belleza: la beauté liée à l’agressivité belliqueuse — ce qui rappelle fort l’idée de Shiva. L’origine de ce mot n’est pas latine. Pas de traces non plus en langues germaniques, sinon le mot shön dont l’équivalent en langue scandinave kön signifie à la fois sexe et beauté.

Que le Scandinave comporte encore un troisième mot pour exprimer la beauté — le mot smuk — ne me paraît pas être dû au hasard. Aux Indes, la très ancienne Harivamska appelle la divité pré-aryenne Vayupurana « Smukha Trishira », c’est-à- dire « la belle aux trois têtes ». C’est aux Indes également que l’on retrouve le phallus aux trois têtes sous forme de symbole Linga — signe de Shiva. Une autre de ces statuettes à trois têtes a été trouvée en Dalmatie, à Zdrapanj, non loin d’une montagne appelée « Svante-vit » — qui veut dire: « tout voir ». Or, « Svante- vit » est le nom d’une statue trouvée à Rügen qui fut un centre Jomsviking. Nous en connaissons une autre, qui vient de Husiatyn, en Pologne. Sur le plan des formes, nous constatons de nombreuses ressemblances entre le personnage aux trois têtes de la culture pré-aryenne de Moyenjo- daro — personnage qui est assis en position yoga — avec « les dieux celtiques ».

Quoique l’envie ne nous en manque pas, nous ne nous attarderons pas à élaborer une esthétique à partir des formes fondamentales de cette statuette, car l’histoire de cette image nous attend. Et elle nous réserve des surprises d’une actualité brûlante.

LE TROIS ET SON IMAGE DANS LA SÉCULARITÉ

Dans son ouvrage « Die dreiköpfige Gottheit », Willibald Kirfel avance que l’origine de cette image du dieu à triple tête remonte à l’époque pré-celtique, mégalithique (ou néolithique) et qu’elle a sa place dans le monde culturel méditerranéen. Chez les africains Jorubas, elle s’appelle Schango — le dieu du tonnerre — et est liée aux organisations secrètes. On la retrouve un peu partout dans le monde.

Frobenius assure qu’à travers le nombre trois s’exprime le sentiment et l’idée du Temps: passé, présent, futur, et que le nombre quatre est une projection dans l’espace des directions de la surface plane. La proposition de Frobenius semble être corroborée par l’existence de représentations espagnoles imagées du mois de janvier: triples têtes qui, par leur symbolisme évident, nous renvoient à la sécularité. L’oppo- sition de l’église catholique à la représentation de la Trinité par une image à trois visages trouve là son explication. Le concept chrétien de dualité est probablement issu de la notion des contraires tels le noir et le blanc et le double visage de Janus (Janvier).

La Bibliothèque Nationale française détient un dessin de Botticelli qui illustre une des scènes de « La Divine Comédie » de Dante. Botticelli a représenté Dante au côté d’un diable à triple tête. Dante écrit: « Oh comme il me parut grand sujet d’émerveillement quand je vis que sa tête avait trois faces. L’une devant, et celle-ci était rouge. Celle de droite paraissait entre blanc et jaune. Celle de gauche était d’un aspect pareil aux faces des gens venus d où le Nil descend (c’est-à-dire entre bleu et noir). »

Souvenons-nous que le livre pour lequel Abélard a été condamné concernait la Trinité, et que l’oratoire qu’il a fait construire, à Nogent-sur-Seine, était consacré également à la Trinité.


Titien: EX PRAETERITO PRAESENS PRUDENTER AGIT NI FUTURA ACTIONE DETURPET!


PRUDENCE ET SAGESSE

Il est intéressant de comparer la triple tête diabolique de Botticelli à l’allégorie de la Prudence par le Titien: un vieillard (lui-même), son fils et son neveu; soit encore le Passé de l’âge, le Présent de la maturité et le Futur de la jeunesse — texte qui suggère que le Présent peut à la fois bénéficier des expériences passées et ne pas compromettre les actions futures. En cette image du Titien, Erwin Panofsky voit une prière fait, par celui-là à son fils de laisser à son neveu toute chance d’épanouissement. Panofsky rapporte la pénétrante analyse de Giordano Bruno sur les trois faces du Temps. Toutes les analyses de cette image du Titien — très simple en apparence — font apparaître des conflits d’interprétation conflits passionnés d’où, paradoxalement, la Prudence est bannie. La totalité des langues occidentales font apparaître, dans la syntaxe, un Temps divisé en Passé, Présent et Futur , formes auxquelles tout esprit doit obligatoirement s’accoutumer et qui, dans la pratique, sont devenues courantes pour tous. Le langage qui décompose pour nous, sur le plan formel, le Temps en trois aspects différents, en trois images de différents moments, ce langage est pour l’esprit un moule dont l’importance considérable nous a échappée jusqu’à ces dernières années. Prisonniers du langage — il nous a été longtemps impossible de nous soustraire au Temps que la syntaxe nous représente. Celle-ci décompose en une triplicité apparemment harmonieuse de la Durée pure; c’est-à-dire qu’en fait elle exige de nous une importante opération mentale: celle qui consiste à saisir intuitivement qu’un seul des aspects — qu’une seule des formes du Temps est toujours opposable aux deux autres assemblées. Le concept de triplicité qui fait jouer le même rôle à trois éléments nous dissimule et nous masque le principe d’antagonisme: un quelconque élément est toujours opposable à l’ensemble des deux autres. Stéphane Lupasco a étudié la structure d’un antagonisme particulier — celui du statique et du dynamique: «Afin que n’importe quel événement ait lieu, à un moment et à un endroit quelconque de l’Univers, il faut qu’une énergie, qu’un dynamisme puisse passer d’un certain état de potentialisation vers un certain état d’actualisation, sans quoi, rigoureusement actuel ou actualisé, on ne pourrait même pas parler d’énergie, de dynamisme, tout serait statique, étale, depuis toujours et à jamais. »

La triple polarisation du Temps, telle qu’elle apparaît dans le langage, est bien l’image de cette statique éternelle dont parle Lupasco, qui poursuit: «Ainsi toute énergie — tout mouvement énergétique — sous n’importe quelle forme — implique un événement antagoniste et tel que l’actualisation de l’un entraîne la potentialisation (la virtualisation) de l’autre. » C’est la réunion de deux quelconques des aspects sous lesquels le Temps nous apparaît qui a le pouvoir de l’actualiser et encore, d’autre part, de virtualiser ou de potentialiser son troisième aspect. Conséquence capitale, il s’ensuit que la notion de Temps recèle trois différentes sortes d’antagonismes, lesquels se particularisent selon la nature de celui-là des aspects du Temps que l’on choisira d’opposer aux deux autres. Nous aurons la réunion du passé-présent s’opposant à son contraire virtualisé: le futur; puis le passé-futur opposé au présent; et enfin le présent-futur opposé au passé.

Lupasco déclare: « Un couple antagoniste d’événements et d’anti-événements énergétiques constitue — et lui seul peut le constituer — un système, c’est-à-dire cet ensemble d’événements liés et commandés par des forces ou relations dynamiques intrinsèques, inhérent, à ces événements eux-mêmes. C’est ce que j’ai formalisé dans une Logique des systèmes ou Systèmologie. Nombreuses sont certes les combinaisons possibles de ces systèmes de systèmes, nombreuses leurs chaînes en expansion arborescentes ou systèmogenèses; il s’en forme cependant toujours trois. »

En examinant la structure de la culture latine, il m’a semblé — et cela avant même que j’aie pris connaissance des théories de Lupasco (lequel n’aborde d’ailleurs pas le problème du Temps et de son triple aspect) — il m’a semblé donc que ce système des structures latines comportait une actualisation du passé-futur, et une virtualisation du présent; qu’au contraire les structures byzantines et russes comportaient un présent-futur opposable au passé, et enfin que les structures nordiques étaient essentiellement actualisation passé-présent et virtualisation du futur.

Sur le plan théologique, le symbolisme de la Trinité nous offre une bonne occasion de cerner avec précision l’opposition de l’aryanisme des peuples germaniques à la romanité des Latins: entre Père et Fils, distinction d’essences à laquelle les derniers s’opposent de manière absolue. Opposition qui, libérée de toute terminologie théologique, réapparaît aujourd’hui en Europe sur les plans scientifique, philosophique et artistique. Le célèbre savant et théoricien Werner Heisenberg met en relief dans « Physique et Philosophie » le fait qu’ « en théorie classique, nous supposons que le futur et le passé sont séparés par un intervalle de temps infiniment court que nous pouvons appeler présent. En théorie de la relativité, nous avons appris qu’il en est autrement: le futur et le passé sont séparés par un intervalle de temps qui existe et dont la durée dépend de la distance entre le phénomène observé et l’observateur. » On ne peut mieux souligner le fait qu’en théorie classique le présent est sans dimension, c’est-à-dire sans face et donc qu’alors le temps se présente réduit à deux seules dimensions: une tête de Janus. La relativité qui donne au présent une dimension fait de lui un lieu électif de rencontre possible entre ces deux pôles que représentent pour nous le passé et le futur. Est institué ainsi un temps du dialogue: celui du nécessaire délai entre question et réponse —

Locke qui définit la connaissance comme étant « la perception de l’accord ou du désaccord de deux idées », nous laisse dans l’embarras de décider par quel antagonisme s’effectue la prise de connaissance de l’idée du présent relativiste: est-ce par l’idée du passé ou par celle du futur ? Assurément aucune de ces deux idées ne peut jouer seule un rôle, alors que leur réunion en un concept unique de passé-futur a force d’opposition — d’antagonisme — par rapport au présent: « les propriétés de symétrie constituent toujours les caractéristiques les plus essentielles d’une théorie ». Entre le réel — forme ultime du présent — et le possible — union du passé et du futur — s’explicitent des rapports demeurés longtemps mystérieux.

Cependant cette fusion en un concept unique du passé et du futur, ainsi que la notion d’antagonisme viennent d’être vigoureusement critiquées par un jeune savant russe, M. N.A. Kozyrev, lequel a déclaré qu’« il n’y a pas de symétrie entre action et réaction, que le temps ne peut passer que dans une direction: du passé au futur; et que le futur est d’essence complètement différente du passé. »

HISTORIQUE ET PROBLÈME DES COULEURS COMPLÉMENTAIRES

J’ai pensé que l’approche du problème ne me serait pas plus facilitée par les théories de Kozyrev sur le temps orienté, que par celles de Lupasco sur les antagonismes, toutes ces théories ne m’étant pas suffisamment familières et qu’en conséquence, le meilleur abord serait, pour moi, la théorie des couleurs. Aussi ai-je tenté de trouver, de ce côté-là, une solution nouvelle. Le premier obstacle rencontré en ce domaine fut l’évidence d’un conflit entre la théorie des complémentaires de Niels Bohr et la dialectique hégélienne et marxiste.

La notion de « complémentarité » des couleurs avait été parfaitement définie longtemps avant que Bohr n’entreprit ses études. On désignait par le mot « complémentaire » des couleurs contrastées disposées aux deux extrémités opposées d’un diamètre quelconque du cercle spectral. Couleurs qui, mélangées, se neutralisent et donnent toujours un gris semblable, quel que soit le diamètre choisi.

Cette polarisation de couleurs soi-disant « complémentaires » mais que nous jugeons préférable d’appeler contrastées, semblait obéir à merveille aux principes de la dialectique hégelienne — thèse, anti-thèse, synthèse. Utilisant la terminologie de Lupasco, nous nommerons couleurs potentielles ou virtuelles, le bleu, le jaune et le rouge qui sont sur le cercle spectral trois secteurs irréductibles. Ces couleurs s’opposent comme les angles d’un triangle, et non en un double antagonisme polarisé. Le rouge a pour contraire un mélange de j aune et de bleu — soit le vert; le bleu, un mélange de rouge et de jaune — soit l’orange; le jaune, un mélange de rouge et de bleu — soit le violet. Ces constatations m’ont permis d’établir que tout mélange se caractérise comme pôle actualisé. Variabilité ou jeu sont les éléments que fait apparaître (en tout cas) le mélange. De cette définition, de cette place faite au jeu par tout mélange, Lupasco n a su — ou pas voulu — tenir compte dans son système. Il s’est rendu prisonnier d un antagonisme borné à l’opposition de l’homogène et de l’hétérogène. L Antiquité connaissait déjà le modèle triangulaire des trois constantes invariables. Il apparaît par trois triangles superposés, formant étoile, dans le sceau de Salomon dit « sceau du Bien et du Mal ». Tracer les diagonales qui les relient entre eux, c’est sur le plan de la communication, opérer une réconciliation entre Kant et Hegel.

La simultanéité des prises de conscience chez Lupasco, chez Koryzev et moi-même me paraît être historiquement significative, si l’on tient compte du fait qu’elles s’effectuèrent de manière absolument indépendante; Lupasco n’ayant eu pour souci qu’un certain besoin de clarté dans le domaine logico-philosophique; Koryzev, le désir de répondre à certaines exigences astro-scientifiques; et enfin, moi- même, un intérêt purement artistique pour le problème des couleurs — après Goethe et le peintre Runge, le désir de les mieux comprendre.

Lupasco souligne que lumière et « mort » sont synonymes. Or dans une perspective newtonienne, les différentes couleurs composent la lumière: il s’ensuit que le monde des couleurs s’étale au-delà de cette limite que constitue la « mort » Goethe récuse sur ce point particulier tout intérêt à la théorie newtonienne en affirmant que la division de la lumière en couleurs est un procédé inverse — de matérialisation une tendance vers la « vie ». Il m’a paru que l’ignorance et le mépris dans lequel les savants tenaient les assertions pourtant impressionnantes de Goethe nécessitaient et rendaient possible l’élaboration d’une troisième théorie de la lumière, et qui soit complémentaire aux deux autres.

Le schéma que j’ai cru devoir proposer ici — la Triolectique — est né de cet examen critique de l’interprétation de Copenhague, que j’avais intitulé « l’interprétation de Silkeborg ». La situlogie dont ce schéma n’est qu’une partie, reprend le concept d’analysis situs (Poincaré) mais évite de donner trop d’importance à la notion de limite positionnelle telle que celle-ci est formulée dans la topologie. Nous jugeons en effet, avec Gaston Bachelard, que, dans le concept de la situation, l’événement et le temps doivent être impliqués.

SCHEMAS TRIOLECTIQUES

QUELQUES EXEMPLES DE COMPLEMENTARITE TRIOLECTIQUE.

Nous présentons ici Quelques modèles d’équilibres triolectiques appliqués à différents domaines conceptuels. Soulignons qu’il s’agit là de simples bases de travail, nullement dogmatiques, qui peuvent être modifiées et élargies. Il est dans leur nature d’être ouvertes, à commencer, par exemple, sur un chiffre supérieur à trois relations, cette méthode n’étant évidemment liée à aucune mystique des nombres. Elle a pour but de libérer les mouvements dialectiques figés ou bien dans le déterminisme sous-marxiste ou bien dans les antagonismes non choisis où Lupasco s’est enlisé.

LES SCHÉMAS TRIOLECTIQUES

Le futur étant le but, et le présent l’instrument ou le moyen, le passé représente le résultat.

La triple possibilité de fusion qu’impose l’établissement des trois antagonismes se présente ainsi:

Téléologisme. Le but justifie les moyens (fusion présent-futur);

Expérimentalisme. Ce n’est ni avant, ni pendant l’acte qu’une justification peut s’effectuer, mais au moment seulement où le résultat est là.

le résultat justifie les moyens employés (fusion) passé-présent).

Moralisme. Le but se confond avec le résultat et la justification s’oppose à l un et à l’autre; la justification se justifie d’elle-même car elle est moyen instrumental (fusion passé-futur).

Il faut pouvoir choisir entre ces trois dialectiques. On ne peut les confondre. Chacune possède sa logique propre.

Les concepts formés à partir de trois éléments en ordre statique risquent de demeurer entachés de mystère et de n’être pas suffisamment clairs pour l’esprit; ils nécessitent une étude plus approfondie des conditions mêmes de leur formation.

A cette formation correspondent toujours deux sur trois des éléments donnés — lesquels mettent en opposition les concepts antagonistes. Pour être bien compris, et bien exécutée, cette opération mentale impose que l’on se rende tout à fait compte que l’ensemble de nos concepts est affecté par un dynamisme propre à la vie.

C’est pourquoi une ébauche (même rudimentaire) des données les plus élémentaires de cette formation de concepts nous est apparue nécessaire. Nous avons entrepris ici ce travail sur les conclusions duquel nous nous faisons toutefois un devoir de formuler les plus expresses réserves. Nous avons donc réuni par groupe de trois des mots qui nous semblent être les éléments basiques de cette formation de concepts triples. La liste que nous donnons ci-dessous ne prétend pas être exhaustive; cependant, à la faveur de cette classification en système, il devient peut-être possible pour chacun de prendre conscience des antagonismes en lesquels nous inscrivons de manière élective et symbolique notre conduite. Evidemment, nous sommes tant accoutumés à entendre et à comprendre ces mots dans nombre d’acceptions autres que celles qui relèvent du seul dynamisme de la vie, qu’il sera certainement déconcertant de les retrouver ici en leur idéale pureté statique. Nous les avons classés en trois groupes qui correspondent préférentiellement aux formes latines d’activités de structuration germaniques et byzantines.

Un savant suédois a montré qu’en optique le phénomène de la transformation des couleurs triples contrastées était lié au tissu Gila et que leur juxtaposition se fait dans ce tissu. L’étude du phénomène est malaisée du fait que manquent de suffisantes informations psycho-physiologiques. De plus grandes connaissances permettront une meilleure approche des maladies mentales. La théorie de Lupasco a le très grand mérite d’avoir mis en valeur l’identité existant entre le concept physique de potentialité et le concept éthique de virtualité.

Le sacré et le tabou sont des mots-concepts en lesquels apparaissent particulièrement fortes l’ambivalence de l’éthique et de la théologie d’une part et la puissance du Mana épanouissant d’autre part.

Entre le sacré (virtualisé) et le divin (actualisé) nous avons établi l’existence d’un certain antagonisme — antagonisme qui restitue le mot Divin à son contenu originel: jeu — variation.

L’histoire de toute la chrétienté n’est, après tout, que celle de sa division en antagonismes complémentaires, que celle des schismes successifs de l’église. Lesquels ont finalement fait apparaître trois domaines distincts, soit: l’église gréco-byzantine: jeu présent-futur; l’église catholique-romaine: passé-futur; le protestantisme nordique: passé-présent. Nous avons là trois concepts complémentaires du sacré: premièrement, le concept du passé — que j’appellerai « de la production », car dans la société industrielle s’équivalent production et reproduction; deuxièmement, le concept du présent qui est « administration »; en enfin, troisièmement, « la consommation » qui correspond au futur sacré des protestants. Quoi qu’il nous en coûte et quelque malaise qu’il nous en vienne, nous devons garder présents à l’esprit ces types de concepts si redoutablement contradictoires, puisque nés de processus mentaux radicalement différents. Nous ne devons pas nous laisser aller à la dangereuse facilité de croire possible — avec Raymond Aron — d’harmoniser un système de hiérarchie des valeurs (tel le sien) avec le monde du libre jeu de Max Weber. Refusons-nous à ce qui serait une fallacieuse illusion. Et ne nous cachons pas qu’il y a là une obligation de choix pour qui souhaite éviter que ne vole en éclats, un jour, une cohésion bâtie sur des malentendus et des fausses ententes. Spectacle dont j’espère ardemment ne pas être le témoin attristé…

Pour prendre toute la dimension du drame qui se joue actuellement dans les consciences, il n’est que d’entendre Stéphane Lupasco affirmer sans hésitations: « Toute la psychiatrie doit être révisée ». Déclaration en regard de laquelle nous inscrivons aussitôt - avec optimisme notre système triolectique éminemment susceptible, selon nous, d’apporter quelque éclaircissement sur le fonctionnement du psychisme profond, et de rendre compte rationnellement de la nature des grandes maladies mentales jusqu’à présent incurables.

Ce n’est pas notre avis (a l’opposé de Lupasco qui semble cultiver la schizophrénie) que le développement doive se faire du concret vers l’abstrait. Actuellement tournés de manière presque exclusive vers 1’ art populaire, les arts plastiques manifestent au moins par cet élan même une santé qu’il serait vain de leur dénier.

Entre autres antagonismes dont se préoccupe Lupasco, il en est un duquel sa pensée se rend particulièrement prisonnière, nous semble-t-il: celui de l’espace et du temps. « La simultanéité de certains événements cérébraux engendre la notion d’espace », nous assure Lupasco. Or, nous savons depuis longtemps — disons depuis Heisenberg — que les notions d’espace et de temps ne sont pas étrangères entre elles mais qu’au contraire ce sont des notions identiques, le présent étant lui aussi simultanéité. Entre question et réponse s’inscrit un délai, une durée qui est le présent même, le réel étant espace. Que s’allonge le délai entre question et réponse et le présent croîtra d’autant plus — cela aux dépens du passé et du futur. A la limite, nous trouverions un présent absolu, intégral, éternel: « En attendant Godot ».

La fausse et illusoire possibilité d’introduire quelque équilibre en l’antagonisme temps et espace a été dénoncé, avec subtile efficacité, par Kozyref qui nous a montré quelles sont les différences d’essence entre les composants (le passé, le futur) de la notion de temps.

Le sens du sacré évolue et la notion de divin subit, elle aussi, des métamorphoses. La diversité de ces transformations pourrait faire croire à un progrès en Art, tant nos dispositions affectives ou mentales, en sont quelquefois changées. Soudain nous ne nous reconnaissons plus en telle ou telle parenté spirituelle, en telle ou telle famille intellectuelle. Oui, nous sommes instables: tour à tour également tournés vers les arts anciens ou vers les arts nouveaux. Il n’empêche que c’est l’homme complexe qui cherche ainsi — en nous-mêmes — son chemin vers la vie.

Aurai-je quelque peu réussi, sur l’exemple de l’une de ces transformations, à faire apercevoir l’immuabilité de son mécanisme (immuable comme la gamme des couleurs) que ma tentative n’aura pas été tout à fait vaine.

On rapporte facilement et communément au progrès — au progrès industriel — la transformation des conditions matérielles de la vie de l’Homme. Il y a peut-être là une insouciante légèreté que les générations futures — sinon nous-mêmes risquent de payer fort cher. Car ce « progrès » là est étrangement, redoutablement envahissant. Si l’on veut éviter que s’accroisse sans limite son efficacité monstrueusement inhumaine, et que s’étende à l’infini son pouvoir et que l’ homme ne devienne la ‘victime apeurée d’un holocauste démentiel, il nous faut demeurer les maîtres des mille circonstances matérielles qui font la trame de notre vie quotidienne. Les maintenir à notre service. Et non passer au leur. Impérieuse alternative où la vie de chacun tantôt s’enlise, tantôt s’épanouit, et de laquelle seul — disons-le — s’affranchit véritablement l’artiste à l’esprit créateur.

En effet, après Blake et Turner qui ont vu dans le rêve le gage et la garantie de toute existence humaine réellement accomplie et l’ont courageusement chargé du poids de leur propre vie; les artistes vraiment créateurs se sont engagés sur ce chemin où l’invention est reine et la vérité mandatrice. Il n’est au pouvoir d’aucune puissance religieuse ou idéologique, spirituelle ou matérielle, de soumettre à sa loi la vitalité d’esprits créateurs. Car de tels esprits témoignent avant tout de leur liberté. Leur force n’est pas de nature instrumentale. Le deviendrait-elle qu’ils cesseraient — en tant qu’esprits — d’exister.

LE PRINCIPE TRIOLECTIQUE DE LA COMPLÉMENTARITÉ

Lupasco déclare:

« En tant que tels — que dynamiques —• les éléments antithétiques possèdent la propriété constitutive de la notion même de dynamisme… La logique du contradictoire est une tridialectique, elle engendre trois dialectiques qui se commandent. »

La disjonction: elle est le rouage même de la dialectique: Pas de dialectique sans disjonction, et pas de disjonction sans dialectique.

NOTRE THESE TRIOLECTIQUE SE PRESENTE AXIOMATIQUEMENT DE LA MANIERE SUIVANTE:

Nous avons démontré précédemment comment et pourquoi ces trois dialectiques sont inévitables. En mettant en regard du dynamisme tridialectique son correspondant de statique complémentaire et triolect ique, nous avons fait apparaître les subtils mécanismes qui les régissent.

Chaque disjonction est suivie d’une conjonction et, de même, chaque conjonction est suivie d’une disjonction

La fusion crée une fission (l’actualisation est le nom donné par Lupasco à cette conjonction ou fusion).

Chaque compromis isole et virtualise l’attitude opposée

Nous avons choisie d’appeler mise en situation la formation d’un antagonisme ou d’une contradiction.

Les éléments basiques nécessaires à la naissance d’une quelconque situation peuvent s’ordonner de manière à former deux situations également différentes et complémentaires de la première.

BARBARIE NORDIQUE

L’antagonisme de la culture et de la civilisation n’est pas l’une des moins importantes sources de conflit du monde actuel; c’est pourquoi il me paraît nécessaire d’élucider au maximum les mystères enfermés en ces notions.

On peut considérer la culture comme l’actualisation d’un passé-présent (ce qu on appelle encore « tradition » ou « vane ») et la civilisation comme l’actualisation d un passé-futur (ce qu’on nomme «historicité» ou «chronologie»). Ces deux systèmes liés par les antagonismes qui leur sont propres et qui ont pour potentiel soit un présent, soit un futur, nous paraissent manifester par leur opposition la diversité même du Nord et du Sud européen.

Louis Réau voit dans le vandalisme l’une des modalités d’un phénomène général beaucoup plus important: la barbarie.

En celle-ci, il distingue trois grands groupes: le teutonisme, le gothisme ou gothicisme et le vandalisme.

Le premier groupe correspond à la destruction sans scrupule des peuples vaincus; le second à la production d’une laideur anti ou contre-classique; enfin le dernier, comme nous l avons déjà vu, à la destruction de tous objets de civilisation.

A quelques rares exceptions près, les spécialistes français se sont tenus — avec un soin académique — à cette triple classification. Elle a fait autorité dans le monde entier et, avec elle, la terminologie utilisée. Il s’ensuit que derrière les structures artificielles de l’horrible, on retrouve tous les peuples Scandinaves.

Soupçonne-t-on bien que cette terminologie — apparemment simple constatation des faits — favorise autre chose qu’un besoin de clarté ? Elle permet de maintenir vivante la vieille obsession du Goth, du Vandale et du Teuton…

Il nous semble que la pureté originelle de la Gaule (cette France d’avant les invasions germaniques) soit demeurée aujourd’hui encore, en France même, un objet de nostalgie.

En Scandinavie, un certain reniement partiel de notre passé et notre opposition aux idées pan-germanistes ont également contribué à la diffusion sournoise du regrettable état d’esprit dénoncé plus haut.

Cesserions-nous — nous autres Scandinaves — d’être publiquement mis en cause par la terminologie de cette classification, cesserions-nous d’être ainsi mis en accusation et cités comme source originelle de la barbarie, que nous consentirions sans doute à nous taire . Mais puisqu’il me semble que ceci ne doit pas cesser il nous faut choisir de parler et de nous faire entendre.

Il nous faut répéter que dénoncer de manière permanente la criminalité d’un criminel, c est sensibiliser dangereusement celui-ci à celle-là. Et, vu notre sujet, c’est risquer de donner l’éveil à de terribles forces dont le contrôle deviendrait vite hypothétique, sinon impossible.

L’Histoire nous apprend qu’en fait nombre de ceux qui ont stigmatisé les Barbares et les ont cloué au pilori ont pratiqué eux-mêmes teutonisme et vandalisme. Plus encore, ils en ont tiré gloire, et leur art ou leurs chroniques en attestent surabondamment.

Il est clair que le faible niveau de conscience que cette forfanterie là manifeste, caractérise justement la barbarie. En effet, l’importance du degré de conscience est devenue le critère, le plus communément adopté, par lequel on différencie le barbare du civilisé.

Quoique imparfaitement intelligibles, les valeurs du monde civilisé apparaissent prestigieuses aux moins civilisés. Elles sont susceptibles de provoquer leur admiration et d’exercer une influence éminente.

Des hommes — à faible degré de civilisation — se trouvent ainsi engagés dans un effort réflexif sur eux-mêmes. Ce faisant ils découvriront la valeur intellectuelle et morale de cet acte de réflexion; et ils l’estimeront fondamental. En juger ainsi, c’est précisément accéder à une plus haute conscience. C’est bientôt jouir d’une faculté critique susceptible de s exercer aux dépens mêmes des maîtres qui l’enseignèrent. Pouvoir, de ceux-ci, dénoncer les limites et, l’ivresse de la découverte aidant, adopter à leur encontre d’intransigeants principes d’action . Enfin, au nom de ces derniers, vouloir et entreprendre des actions purificatrices telles que « le renouvellement du sang ». On a vu cela…

VRAIE ET FAUSSE COMPLÉMENTARITÉ DE LA CULTURE ET DE LA CIVILISATION

Par ailleurs la mise en avant de la conscience comme instance civilisatrice ne va pas sans problème: dire qu’un homme se transforme de barbare en civilisé par la conscience, c’est reconnaître implicitement que sont de nature barbare l’inconscient et le subconscient. Or ceux-ci sont le substrat et le noyau de toute vie humaine. A elle et à eux: est intimement liée cette instinctive mise en valeur de l’homme par lui-même: la culture — non pas somme de connaissances abstraites mais culture vraie, spontanée et dynamique en un mot , vivante.

On voit donc que grouper Civilisation et Conscience obscurcit le rapport Civilisation-Culture, et enténèbre la dernière nommée de manière diffamante.

Comment l’Humanisme, entre Civilisation et Culture, affronte-t-il les obstacles que la barbarie dispose sur son chemin ?Et comment prend-t-il appui sur la civilisation et sur la culture ? C’est ce que nous devons maintenant nous demander.

Alexandre Mongait nous fait connaitre la position officielle russe (L’Arché ologie en U.R.S.S.): culture et civilisation sont synonymes. Position semblable chez les Américains (The science of culture, Leslie A. White). Et on rencontre la même identification en France et en Italie.

Définissons la civilisation comme un cadre et une structure de caractères utilitaires.

En pays Scandinaves, le Christianisme, la Renaissance et le Développement moderne — facteurs civilisateurs — ont tous également joué leur rôle. Etapes et paliers de civilisation, ils y ont été profondément assimilés. Mais actuellement ils ont cessé d’y occuper le rôle d’agents civilisants. Ils sont devenus éléments de culture.

Disons-le encore: les mêmes éléments qui ont longtemps tiré leur signification de la civilisation sont devenus désormais signes de culture.


« Le sacré et le profane », de Mircea Eliade, décrit l’axis mundi ou universalis columna si richement répandue dans les graffiti de Normandie; signe de l’égocentrisme religieux, sous forme de l’image de l’espace en trois dimensions, normalement représenté par la colonne avec la roue ou la couronne. (Voir ill. n^(o) 126.) Un des rares exemplaires en Europe conservé dans son état primitif est celui d’Alcubilla del Marques en Espagne. (Voir p. .)

La croix chrétienne établit l’antagonisme entre deux contraires, signe des deux dimensions planes de la surface.


Au départ — complexe de décisions plus ou moins heureuses mais toujours conscientes, la civilisation apparaît désormais, dans mon pays natal, le Danemark, comme naturelle: une évidence hors du champ de conscience. La civilisation s’est transformée en culture.

Que signifie cette mutation de sens ? Perd-t-on en civilisation, plus que l’on ne gagne en culture ? Y a-t-il là dégradation et destruction d’un acquis ? Sommes- nous enfin devant un phénomène que l’on doit qualifier de barbare ?

Tout comme on regarde l’existence de l’agriculture antérieure à celle de l’industrie, et l’existence de la campagne à celle de la ville, d’aucuns aiment à considérer l’antériorité existentielle de la culture sur la civilisation: ce sont les Humanistes.

Pour nous, il nous suffit d’avoir observé en pays Scandinave le processus de transformation décrit plus haut, pour affirmer, au contraire, que la civilisation est antérieure à la culture. Ne pas voir ainsi, c’est, croyons-nous, substituer sournoisement à l’idée d’une barbarie qui serait en deçà de la culture, l’idée d’une autre qui serait au-delà. L’une primaire, l’autre décadente.

L acquisition de toute nouvelle technique exige une apprentissage — et ce qu’on appelle civilisation (à la limite, culture) en est un.

Apprentissage au cours duquel se révèlent nécessaires des facultés d’attention et de concentration. Impossible d’être alors distrait ou inattentif.

Il en va de même et pour la culture et pour la civilisation. Avec cette seule différence entre elles deux que la Société met l’accent sur la seconde. La Société en effet nous impose de suivre de manière permanente la transformation des valeurs du monde civilisé — sous peine de paraître asocial ou d’être mis en accusation d’incivisme. Elle se refuse à situer la civilisation et la culture à différents niveaux de la réalité humaine. Ou alors, si elle y consent, elle veut croire possible de les occuper en même temps: c’est l’illusion bourgeoise.

Georges Dumézil souligne et explicite le caractère tripartite de la théologie indo-européenne: Souveraineté-Force-Fécondité.

Il a compulsé tous les documents — récits et légendes — qui retracent la vie originelle des peuples nordiques, les Ases et les Vanes. Il a étudié comment, à travers guerres et paix, s’est opérée l’union entre ces deux peuples, et cela en regard des trois principes dits précédemment.


Croix de pierre sculptée anglaise, avec son modèle en bois, île de Gotland d’après Lawrence Stone « Sculpture in Britain. The middle Ages » Et Gustaf Näström « Forna Dagars Sverige. »

Steingaden, Allgau. 1200.

L’ARBRE SACRE — LA PIERRE SACREE.

Il y a une résistance aveugle de la part de quantité de savants contre le fait d’admettre que certaines formes de l’architecture médiévale trouvent leur origine dans les constructions en bois. Cette vaine discussion ne s’arrêtera pas avant que l’on établisse qu’il existe deux tendances concurrentes, dont l’une part de l’idée de l’arbre sacré et central; et l’autre de la pierre sacrée, sur laquelle on bâtit tout. (« Tu es Pierre, et sur cette pierre…») L’un prend la vie organique et l’autre la matière inorganique comme origine. Il suffit de comparer les différentes images de la genèse universelle.


Mais Georges Dumézil — victime sans doute de sa latinité — commet, à notre avis, une erreur d’appréciation.

Plaçant, en effet, dans un même et unique groupe, les notions de force et de fécondité, il individualise à l’excès la notion de souveraineté. Il perd de vue que la dynamique dialectique propre à l’action a pour base l’union de deux quelconques de ces principes et, pour effet, l’opposition du groupe ainsi formé au troisième principe.

Dans le cas présent, l’union qui s’est opérée, entre les Ases — virils et guerriers, mais aussi — et beaucoup plus fondamentalement — prêtres (soit: communauté spirituelle, principe supérieur de transcendance) et les Vanes (agriculteurs, principe de fécondité) est l’union de la Souveraineté et de la Fécondité — union qui s’est opposée à la Force. Il n y a pas — comme tend à le croire Dumézil — Force et Souveraineté d’un côté et Fécondité de l’autre. Il n’y a pas de hiérarchie: les trois sont sur le même plan.

On retrouve la même erreur de jugement dans la culture est-européenne qui oppose une Souveraineté abstraite, claustrale et isolée, à la Fertilité et à la Force.

Notons que chez les Germains, Souveraineté et Fécondité sont groupées en un ensemble qui laisse à part, seule, disponible et liée à rien, la Force.

Que la diversité des cultures européennes (diversité qui s’est développée surtout à partir de différences de représentations conceptuelles) soit à déplorer, c’est possible. Cependant, il y a lieu de n’exclure aucun élément — et non plus les Germains — de cette variété qui compose l’Europe. Ce qu’a fait Dumézil, lorsqu’au lieu de considérer sur le même plan la Force, la Fécondité et la Souveraineté, il a introduit — à fin de hiérarchie — son échelle de valeurs.

Posons la Force comme une énergie destructrice.

Selon qu’on en lie les manifestations à la Souveraineté ou à la Fécondité, elle change de nature. Elle trouvera une disculpation en Morale, un mobile en Sociologie.

C’est le Vandalisme qui, tant dans sa réalité philosophique que dans son existence concrète, demeure le cœur du problème.

Il nous paraît possible d’envisager tout développement culturel comme étant une assimilation progressive d’usages. Donc initialement, surtout scolaire: expérimentation et adaptation. Notons, en passant, qu’à partir du premier Moyen Age, toute l’orientation scolastique est d’inspiration nordique.

L’épanouissement, que tend à faire naître le développement susdit ne sera complet que si l’on s’abstient de renier la valeur d un héritage capital: celui des habitudes, âges, us et coutumes.

Acte de fausse liberté — tout reniement, négation, de ces dernières a fatalement de désastreuses conséquences. Les cultures latines, aujourd’hui détachées de la vie, nous en sont le redoutable avertissement.

L’éthique nordique — et tout également, les principes juridiques qui en sont, sur le plan social, la traduction et l’équivalence — est fondée à la fois, sur la liberté d’essais, épreuves et expérimentations et sur la faculté de jugement. De l’ensemble de ces tentatives et conduites pragmatiques sont tirées conclusions et jugements. Ceux-ci, soumis à la discussion ouverte et à des critères statistiques, permettent de définir un élément de norme.

C’est là un parlementarisme qui recoupe les principes du Ting.

Choisir un élément de norme déterminé autrement qu’il est dit précédemment, c’est substituer mathématiquement la variable à la norme. C’est créer le chaos, opter pour une profusion confuse; et c’est encore introduire le pathologique en physiologie.

Mais n’en va-t-il pas ainsi avec l’Art Expérimental ?

Art Expérimental, Art Moderne ? Peut-on vraiment douter qu’il y ait là deux réalités différentes, opposables l’une à l’autre ? c’est absolument sûr !

Pour chacun d’eux, la fécondité est règle d’or. Elle fait loi. Tout comme si elle en était devenue une garantie absolue de valeur, et la caution de leur réalité.

D’où multiplicité et prodigalité d’inventions; lesquelles — hors d’atteinte des critères habituels — échappent à tout jugement de valeur.

Il en résulte chez les spécialistes d’esthétique moderne, aux U.S.A., des maux de tête névrosants et durables.

Cependant la volonté d’accorder la primauté absolue aux méthodes normalisantes — cette option de la mentalité nordique — comporte, elle aussi, des faiblesses. Cette mentalité nordique se rend — en quelque manière — prisonnière de sa volonté.

Elle se met dans l’impossibilité de valoriser l’inattendu, le nouveau, l’extraordinaire. En ceux-ci, elle est obligée de voir une atteinte directe à sa souveraineté. Car chez elle, rappelons-le, la souveraineté est liée, rigoureusement, au passé, à la fidélité au passé. Aussi est-elle incapable de décider quand « le jamais-vu » est de nature désastreuse, et quand de nature salutaire. Toute nouveauté lui paraît pathologique. En souffrent évidemment tous les artistes dont l’activité propre dépasse les règles.

Georges Dumézil a fait remarquer justement qu’il n’est guère de thèmes des mythologies Scandinaves qui n’aient été repris et poursuivis par le Moyen Age chrétien.

LE MALIN DUPÉ

Entre autres exemples, il cite le thème du « Malin Dupé »: l’entremise du Diable à la construction d’églises et la ruse dont celui-ci, son travail accompli, est victime. Ainsi le récit de Gylfaginning: sous les apparences d’un maître-artisan, un géant proposa aux Ases et entreprit la construction d’un château — étant entendu que celle-ci s’effectuerait dans le temps d’un hiver, avec l’aide de son seul cheval, et que le salaire de son travail serait, outre le soleil et la lune, la belle Déesse Freyja — ordinaire objet de convoitise des géants.

Le cheval du géant ayant infatigablement apporté, chaque nuit, les pierres nécessaires à cette construction, les Ases décidèrent — trois jours avant l’été — de frustrer l’artisan de son salaire; ils déléguèrent à cette fin leur dieu Loki qui prit, par subterfuge, la forme d’une jument et détourna le cheval de son labeur.

De dépit, le maître-artisan laissa éclater sa colère — une colère de géant. Les Ases se considérèrent, de ce fait, délivrés de leur engagement, appelèrent leur dieu Thor qui, de son marteau Mjöllnir, brisa le crâne du géant et ainsi l’expédia dans le « Niflhel », « l’enfer des brumes ».

ART ET COUTUMES

Dumézil reproche aux archéologues nordiques de classer les mythes suivant une méthode et un ordre exagérément chronologique, mais sa classification — à partir de jugements de valeur hiérarchisants — ne me paraît pas beaucoup plus avantageuse. Car, en pays Scandinaves, les différents mythes se surimpressionnent, en différentes couleurs certes, mais en un ensemble où les thèmes centraux réapparaissent de façon permanente.

Il faut savoir que l’assimilation des peuples conquérants Streitaxvölker, « hache de guerre », est à l’origine du conflit entre Ases et Vanes, et, comme conséquence seconde, l’arrêt, en Scandinavie, de toute la construction en pierre — cela, jusqu’à l’époque Romane, au XI^(e) siècle.

En créant une centralisation de l’épargne, la localisation matérielle des richesses dans les centres urbains et spécialement dans les églises a brisé, selon nous, la puissance originelle des agriculteurs.

Produits d’art et de civilisation, les objets enfermés dans les églises et dans les tombes furent soustraits au circuit coutumier de consommation. Il s’est posé un problème, en quelque sorte agraire, de la remise en jeu de ces valeurs. Les graffiti sont l’exemple d’une tentative de résolution. Ils manifestent et expriment une opposition à cette épargne systématisée qui fut, de fait, arrêt de la production et de la consommation et entrave à la civilisation.

Où et quand doit-on protéger l’œuvre d’art, et contre qui ?

L’activité civilisatrice, sociale et politique — sous forme de création d’Etats, d’élaboration de lois, de constructions de cités, fut considérée avec horreur par les paysans-guerriers Scandinaves, comme un travail de géant — de jaete. Cette affectivité les empêcha d’élaborer une civilisation où la cité aurait joué son rôle.


Armoiries d’Hugues de Payen
fondateur de l’Ordre du Temple.

Triple tête en bronze. V^(e) siècle. Bornholm.

Väinämöinen s’écria: « Je me souviens maintenant de l’origine du fer! » et il commença le récit suivant: l’Air est le premier parmi les mères. L’Eau est l’aînée des frères, le Feu est le second et le Fer est le plus jeune des trois. Ukko, le grand Créateur, sépara la Terre et l’Eau et fit apparaître le sol dans les régions marines, mais le fer n’était pas encore né. Alors il frotta ses paumes sur son genou gauche. Ainsi naquirent les trois fées qui devinrent les mères du fer
Kalevala

Paris. Eglise Saint-Gervais: stalles du chœur. Les « trois têtes ».

Le maçon initié (genou gauche découvert).


Ces jaetes furent mal récompensés: devenus chrétiens et catholiques, ils érigèrent une Eglise de bâtisseurs dont le pouvoir fut si grand qu elle put longtemps interdire quand bon lui semblait — l’entrée de Copenhague au roi même du Danemark. Mais ces jaetes furent enfin complètement exclus de la vie sociale nordique.

Il faut connaître l’importance néfaste de l’esprit d’opposition à l’union des Ases et des Vanes et savoir que leurs difficultés furent suscitées surtout par l’esprit de cité et de civilité.

Le mot « Vane » exprime tout à la fois l’habitude et l’habitation, le culte et le foyer (all.: gewohnheit-wohnung). Il désigne donc un élément de stabilité sous deux formes différentes dans le Temps par la tradition et dans l’Espace par le lieu. Tout ce que ce mot manifeste de volonté de permanence, de conservation et de maintien s’oppose catégoriquement au « jeu », au changement de coutumes, à la mode. Cette volonté de permanence et ce souci du stable — forgés au long des siècles dans le plus profond de l’âme nordique — ne peuvent être changés.

Critiquant l’art nordique, Benedetto Croce assure (par pastiche facile de la célèbre sentence de Buffon: « Le style, c’est l’homme») assure que, 1e style, ce n’est pas la femme ». Fausse subtilité d’un esprit typiquement et farouchement latin, dont nous ne voyons pas du tout qu elle mette vraiment en question l’art nordique. Laissons de côté Socrate cité par P.M. Möller (« Les garçons seulement s’intéressent au style, l’homme adulte ne s’y intéresse plus») et retenons seulement que l’affirmation de Croce tend à établir que l’expressionnisme nordique est féminin parce que sa spontanéité est négation de style. Féminité et spontanéité: nous sommes bien là avec Cro ce en pleine latinité ! La mode, c’est bien la femme, ce n’est pas l’homme.

Insoucieux de style, les artistes nordiques ont créé un Art Expérimental que la formule de Cobra illustre assez bien. A cet art non moins libre que libéré s’oppose l’Art Moderne. Antagonisme capital. Aussi le titre de l’étude inscrite au programme de Palazzo Grassi, à Venise, par Paolo Marinotti nous paraît indiquer — et de manière centrale — où se situe aujourd’hui, dans l’Art, le cœur du problème.


Chevalier à trois têtes.
Stèle de Izvor. ( 2^(e) siècle.) Musée de Plovdin (Bulgarie).

Personnage à triple tête tenant deux animaux; Eglise de Steingaden, Allgau. 1200.

Croix sculptée avec chevaliers, Edderton (Ecosse).
D’après Early Christian Monuments of Scotland.

Si le manoir de Woodstock, comme le prétend Gérard de Séde, était un château rond, construit par les Danois, au IX^(e) siècle, résidence du roi Athelstan, et sous Henri II Plantagenet la résidence du Maître du Temple en Angleterre, on pourrait supposer gue les Templiers auraient des droits traditionnels à la possession de ce château rond. Si l’on imagine en outre que c’était, à l’origine, fait, non par les Danois, mais par les Jomsvikings, nous avons la possibilité d’envisager la solution de deux énigmes: quelle est l’origine des étranges châteaux ronds, servant en même temps d’églises sur l’île de Bornholm, l’ancienne Burgundarholm, centre des Jomsvikings, et ultérieurement propriété de la cathédrale de Lund, violemment revendiquée par le roi de Danemark ? Ensuite, l’étrange château rond, le prétendu « Moulin de Newport » aux U.S.A. s’expliquerait par la même activité, hypothèse facile à faire contrôler par des spécialistes. A l’époque de la conquête de l’Angleterre, les Jomsvikings s’étaient déjà convertis au christianisme; leur protecteur était saint Michel, ou saint Georges.


LES GRAFFITIS NORMANDS

Comment décider de la place qu’occupent dans la chronologie du développement européen les graffiti normands ? Les méthodes analytiques dues à la formation latine nous paraissent pouvoir très bien y aider. Cependant, le problème demeure entier puisqu’il s’agit avant tout de rendre compte du pouvoir signifiant de ces graffiti et de lexpliquer. La difficulté subsiste de comprendre comment et pourquoi ils nous apparaissent hautement significatifs d’une réalité qui nous concerne tout intimement.

S’attacher à vouloir dater ces graffiti avec une grande précision, c’est, croyons-nous, disperser nos forces, et surtout distraire notre attention de leur haute valeur de signification. Laquelle échappe évidemment à toute temporalité. Ne doutons pas qu’une mise en valeur de ces graffiti, qui serait réellement fonction de leur véritable importance, ne soit critique — et de manière probante — de la structuration traditionnelle de l’Histoire de l’Art. Faire entrer ces graffiti dans l’Histoire de l’Art, peut-être est-ce ajouter à la confusion déjà grande où celle-ci se débat actuellement. Le risque est grand mais nous devons le prendre: il est la chance d’un renouvellement.

La valeur d’une Culture et ses possibilités de progrès dépendent essentiellement de la capacité d’absorption de nouvelles données et d’intégration de ces éléments en séries de structures systématisantes. A la fois obstacles à sa capacité d’absorption et d’intégration, limite de celles-ci, ces éléments tendent à éliminer la structure systématisante elle-même. D’où l’importance des réactions spontanées et des tendances surradicalisées engendrées par ces éléments nouveaux. En ce sens, la volonté « d’ultra-modernité » de certains réactionnaires va au-delà des possibilités réelles de l’évolution. Non moins dangereux nous apparaît l’optimisme utopique de certains progressistes aux yeux de qui nulle frontière n’a d’existence. Et c’est souvent en toute bonne foi que nombre de ceux-ci, engagés dans une zone de culture antagoniste et contraire, apportent avec le soutien de leur progressisme une caution morale à l’adversaire lui-même.

Les éditions E. Einaudi — progressistes entre toutes éditions italiennes — viennent de publier un remarquable ouvrage déjà considéré comme classique, de Gabriel Pepe: « Il Medio Evo Barbarico d’Italia ».

Avec une partialité naïve, l’auteur y expose que les cultures germaniques et latines sont respectivement issues de concepts: négatifs pour les premières, positifs et idéaux pour les secondes. Devrions-nous prendre au sérieux cette spécification élémentaire (à laquelle participe également un critique d’art comme Pierre Restany) et nous formaliser de sa désinvolture, qu’il ne nous resterait guère — à nous autres Scandinaves — qu’à détruire tout ce qui chez nous témoigne d’un libre progrès ou bien encore, à décider qu’aucun mea culpa ne nous incombe et, dans un tout autre état d’esprit, partir délibérément en guerre. Détermination et initiative auxquelles les Scandinaves se sont jusqu’à présent refusés, parce qu’ils considèrent du devoir de toute culture, société, homme ou nation de garder pour soi ses propres antagonismes et d’éviter d’en projeter les distorsions troublantes sur quiconque. Si les Latins faisaient l’effort d’arriver à une conscience plus précise des limites ou pouvoir de leurs principes et de celles de leurs vérités, tous en seraient avantagés, et personnellement nous aurions la joie secrète d’y avoir quelque peu contribué: une immense fierté… et sans doute davantage à cœur à approfondir fructueusement la vertu réelle de ces principes et vérités.

Le livre et la Littérature, véhicule et moyen de communication, transportent et transmettent tout autant la bêtise que l’intelligence, l’ignominie que la grandeur morale, le mensonge que la vérité. En dehors de toute idée de valeur, ils sont l’usage même de la liberté humaine.

Examinées dans une perspective critique soucieuse d’englober et de s’assimiler les phénomènes bouleversants de notre époque (le fondamental problème des antagonismes soulevés par Lupasco), les positions prises par Pepe dans « L’Histoire des Barbares en Italie », ou encore par Christopher Dawson et par Edouard Salin, nous semblent non seulement inopérantes, naïves et douteuses, mais encore et surtout dépassées et d’une désuétude qui n’appartient même pas au folklore de l’esprit ou au catalogue de ses trouvailles amusantes.

Sans doute, la probabilité que des esprits de bords différents nourrissent un besoin de compréhension réciproque est-elle mince. Plus infime encore, la probabilité qu’un tel courant de compréhension s’épanouisse entre eux avant que ne les gagnent, les uns vis-à-vis des autres, une hostilité aveugle et une intransigeance impitoyable. Ces probabilités qu’un examen rationnel et scrupuleux révèlent légères, sont cependant sans prix pour notre cœur, elles sont l’un des points où notre irréductible espoir veut faire échec à la fatalité.

Encore que je ne pense pas que les méthodes Scandinaves soient susceptibles d’éveiller l’intérêt en France et d’y rencontrer une grande audience, j’ai cependant choisi et décidé de leur permettre de faire valoir leur tentative d’interprétation des graffiti normands.

M.K.E. Lögstrup, professeur de philosophie à l’Université d Aarhus, écrit dans « Kunst og Etik »: « Jusqu’à maintenant, les positions des problèmes philosophiques n’ont jamais été dans l’Histoire aussi éloignées, aussi complètement indifférentes les unes des autres, ainsi qu’aujourd’hui entre la philosophie dans le monde anglo-saxon (la Scandinavie inclue) et la philosophie du continent ».

Ce navrant état de chose décrit par le professeur Lögstrup m’a causé une profonde inquiétude qui est allée croissante depuis la fin de la guerre, et m’a tant désespéré que c’est avec un vrai soulagement et une réelle joie que j’ai vu enfin la France refuser de s’engager dans une Europe unie et sauvegarder ainsi, pour le bien de tous, les valeurs propres au « continent ». Il est évident que la grande diversité d’opinions entre les esprits nordiques et les esprits latins — spécialement français — est obligée de superbement se manifester et apparaître dans un problème aussi singulier que celui des graffiti normands. Ces positions françaises sur ce problème sont représentées de manière moins importante que je ne l’ai souhaité. Cependant, je crois que l’attitude M. de Bouard, de l’Université de Caen, étant donnée la grande clarté de son exposé, permettra au lecteur de se faire une idée des différences d’optique que présentent entre elles les interprétations françaises et nordiques. Ces pensées complémentaires pourraient s’entraider sur maintes questions, car une certaine ivresse narcissique et orgueilleuse de la pensée philosophique nordique équilibre à merveille certains égarements tristement cartésiens de la pensée philosophique française. C’est là un exemple supplémentaire des services que peut rendre l’idée d’une complémentarité voulue et acceptée.


Font de Baptême suédois figurant le « Crist aux Liens. »
Le grande épreuve à la fête des indiens Mandanes.

INITIATION PAR PENDAISON
Je sais que je pendis à l’arbre empli de vent par la lance navré et livre a Odin, moi-même à moi-même remis, à ce haut tronc dont tous ignorent de quelle souche il surgit.
l Edda.

on montre encore à Gisors la « Maison des Hommes Pendus ». Mais si les Templiers furent pendus, ce ne put être qu’en effigie, car on sait par des documents certains qu’ils partirent pour la Terre Sainte où on les retrouve à Hattin aux côtés de Guy de Lusignan.
Gérard de Sède.

Le mépris des Templiers pour le crucifié pourrait s’expliquer par deux façons de présenter le même sujet sacré, le sacrifié cloué sur sa croix ou pendu par la corde. En gardant l’esprit guerrier ils préparaient eux mêmes leur propre sacrifice.


Dans « L’Avant-garde Culturelle Parisienne depuis 1945 » (Editions Guy Le Prat), Robert Estival doute de l’intérêt de cette notion de complémentarité en des propos bien formulés et apparemment logiques: « Le sentiment de sincérité, d’amour du vrai, en art comme en sciences, s’introduit dans le dualisme général de la conscience humaine, sujet-objet, et s’applique à l’un ou à l’autre de ces éléments. Car il semble qu’il y ait exclusivité à un moment donné. C’est ou la sincérité vis-à- vis du Moi ou vis-à-vis de l’Objet, de l’Œuvre. Tout paraît même se passer comme si la sincérité pour l’un entraînait une artificialisation totale ou partielle, selon le cas, de 1’ autre. »

Au lieu de tenter de prendre réellement parti à l’intérieur même du dualisme que les propos ci-dessus font ressortir, nous croyons devoir préférer une autre liberté: celle du choix en fonction de l’opportunité offerte par l’une ou l’autre de ces deux positions. L’événement auquel nous avons à faire face ayant seul pour nous force de loi, nous nous refusons à être le prisonnier d’aucun antagonisme.

Il serait exagéré de prétendre que nous sommes arrivés excessivement loin dans l’interprétation des signes reproduits dans cet ouvrage. Une chose est cependant certaine: à l’encontré de ce que pense Glob, ces signes ne sont pas antérieurs à l’érection des pierres d’églises sur lesquelles ils ont été gravés, les pierres ayant été taillées en fonction de leur place.

De même, dans la plupart des cas, il est exclu que ces graffiti soient des notes ou croquis de tâcherons ou de constructeurs, car ils datent de différentes époques et ont été à plusieurs reprises redessinés.

Notre intention est de faire paraître dans un prochain volume les nombreux dessins laissés par les constructeurs des églises norvégiennes en bois (la collection de ces dessins a été réunie par le docteur Blindheim au Musée de l’Université d’Oslo). Ces signes de constructeurs gravés sur bois sont très différents de ceux laissés par la population indigène normande. Seuls les signes norvégiens gravés par la population indigène, tels ceux de Nidaras à Trondhjem, présentent des ressemblances avec leurs homologues normands.

Toujours en ce qui concerne l’origine des signes normands, nous ne croyons pas devoir retenir l’hypothèse selon laquelle ils auraient été exécutés par des gens de passage, des Tziganes ou des soldats.

En définitive, nous retenons seulement l’hypothèse selon laquelle les indigènes en sont les seuls auteurs. On peut s’interroger sur le dessein que poursuivirent leurs auteurs. L’étude des liens que ces signes présentent avec les saints locaux n’en donne que partiellement idée. Les écrits de P. Saintyves constituent bien une pièce fondamentale du dossier. Par ailleurs, la théorie de l’ex-voto s’avère une très insuffisante réponse au problème. Tous examens achevés, nous avons une propension à penser que les mobiles de ces graveurs sont de deux sortes . en effet ces signes nous paraissent avoir deux ordres de signification différents: premièrement, ce sont des éléments de conjuration, d’invocation, d’appel, etc., qui se rapportent à des événements exceptionnels qui ne concernent pas la vie quotidienne (fléaux naturels, par exemple); deuxièmement, ils racontent la trame des jours quotidiens et ils sont destinés à la protéger et l’enrichir et ils ne concernent qu’un développement régulier et cyclique. Il est incontestable que cette dernière sorte de magie renvoie de manière caractéristique à la vie agraire.

Après Olus Magnus, j’ai essayé d’attirer l’attention sur l’importance qu’a eue l’expression de la vie agraire dans mon livre: « Les cornes d’or et la Roue de la Fortune » (plus particulièrement dans le chapitre « Le bâton de Rune et le calendrier de travail»), Il y a dans les pays latins, un certain manque d’intérêt pour la révolution agraire « la plus profonde qui ait jamais affectée l’humanité (Les civilisations néolithiques de la France» de G. Bailloud et Migue de Boofzheim) et pour les concepts relevant de l’art, absence d’intérêt qui nous paraît peu compatible avec cette certaine notion de l’idéalité de la civilisation qui y est professée. De tous les problèmes que soulèvent les graffiti normands, le plus important peut se formuler en cette interrogation: ces graffiti ont-ils, entant qu’œuvre s-objets, plus d’importance que les actes qui leur donnèrent naissance ? Et si oui, leur valeur est- elle l’œuvre d’art en soi ou bien le symbole ? Il semble que la superposition des images trouvées permette d’exclure qu elles aient été accomplies avec le souci de faire un objet d’art dans le sens classique de cette notion.

Etant donné le goût qu’ont les esprits nordiques pour les interprétations polyvalentes, nous préférons nous abstenir de tout essai ou tentative de recherche d’un symbolisme plus complexe, entreprise qui risquerait fort d’être vaine et hasardeuse. Des images connues, comme celles en forme de « husdrapa », donnent lieu à d’innombrables interprétations aussi poétiques que fantaisistes. Sous forme de « titoli », elles déchaînent en Italie une avalanche de commentaires.

Reste donc à expliciter, en ce qui concerne ces graffiti, comment ils s’apparentent par les mobiles de leurs auteurs à ce que les Américains ont prétendu réaliser par leur « action painting »: l’importance étant donnée au geste et à l’exécution.

Cette création de graffiti, souvent due à une répétition régulière de gestes identiques, indique qu’il s’agit bien là d’un rituel.

Au contraire de ce qui se passe en Scandinavie et en Angleterre où ce rituel est de nature religieuse (comme l’attestent nombre d’images sur les murs des édifices religieux, et particulièrement l’une d’entre elles représentant un Evêque en train de graver un tel signe), la tradition des signes normands s’est perpétuée dans le secret et elle est païenne.

Il s’en faut de beaucoup que les études du Dr Blindheim et les nôtres dissipent totalement le mystère des signes normands.

L’étude plus approfondie de ces rapports nécessiterait des recherches tant en Europe qu’en Afrique du Nord, aussi invitons-nous ceux-là qui sont intéressés par ces questions à nous communiquer toutes les informations en leur possession et aussi bien à participer à notre recherche.

Les interprétations de Glob et de Giessling ont suscité chez les Latins une opposition dont il est malheureusement difficile de penser qu elle pourra être réduite. Je me félicite cependant d’avoir présenté les textes du Glob et de Giessling — l’irréductible espoir qui nous porte à nier et à tenir pour nuls des pronostics trop savamment et trop rationnellement établis ayant souvent raison. Aussi ai-je un peu cette même bonne conscience qu’avait Heine s’adressant aux Français: « Je n’ai que de bonnes intentions pour vous, aussi vous dirais-je d’amères vérités. Vous avez plus à craindre d’une Allemagne délivrée que de toute la Sainte Alliance, y compris les Croates et les Cosaques. D’abord, on ne vous aime pas en Allemagne, ce qui est presque incompréhensible, car vous êtes bien aimables… Ce qu’on vous reproche au juste, je n’ai jamais pu le savoir. Un jour, dans une taverne, à Göttingue, un jeune teutomane déclara qu’il fallait venger dans le sang des Français le supplice de Konradin de Hofenstaufen, que vous avez décapité à Naples en 1268. Vous avez certainement oublié cela depuis longtemps; mais nous, nous n’oublions rien. Vous voyez que lorsque nous aurons envie d’en découdre avec vous, nous ne manquerons pas de bonnes raisons. »

Les Scandinaves, au contraire des Allemands, n’ont pas de compte à régler avec la réalité française; aussi se pose-t-elle à eux d’autre manière. Précisément, notre amour de la France et des Français se nourrit, s’enrichit, s’épanouit de qualités profondément différentes des nôtres, et vos défauts, différant également, vous sont comptés pour rien. En sorte que pour un Scandinave, être à Paris, c’est vivre avec un certain sentiment de libération, c’est ne plus sentir le poids de nos traditionnelles chaînes. A ceux qui rêvent d’une Europe nouvelle bâtie à l’image du Saint Empire Romain, nous devons rappeler une autre version européenne dont l’Histoire a entériné l’importance: l’Europe médiévale.

Il est certain que l’avenir de l’Europe est inscrit dans une plus grande communication des esprits, et que la seule conquête matérielle de ces moyens est insuffisante. L’ignorance réciproque n’est même plus un crime: seulement une erreur. La fausse personnalisation des responsabilités engage en définitive la responsabilité de chacun de nous pour raison d’anonymat.

La critique française atteint vite ses limites; elle est constamment renvoyée à sa faiblesse par son incapacité de déborder le cadre exigu du présent — critique quasiment instantanée et sans mémoire. Au contraire, l’esprit nordique ne procède jamais à aucun examen critique sans remonter très loin dans le passé pour y chercher des éléments d’information; aussi la critique est-elle, dans le Nord, très lourde de conséquences: une véritable mise en accusation.

La critique française trouve toujours volontairement ses bornes, la critique nordique jamais. Nous pensons aujourd’hui qu’il y aurait grand avantage à accorder entre elles ces diverses méthodes critiques et à s’accoutumer à leur utilisation simultanée.

Représentation visionnaire d’une triple tête par William Blake.
Museum of Fine Arts: Boston, Mass.

PRODUCTION, CONSOMMATION, ADMINISTRATION

Consommer, c’est se produire.

Le plus important d’entre les antagonismes propres aux structures économiques semble apparaître à propos du problème de la causalité dans les rapports de la production et de la consommation: Crée-t-on pour consommer ou consomme-t-on pour créer ? Laquelle de ces deux activités est fonction de l’autre ? et ce mystère éclairci, connaîtra-t-on davantage l’instance qui se cache derrière le pouvoir administratif, et encore de qui relève celle-ci?

Nous avons déjà indiqué que les événements de la réalité économique s’ordonnaient en séries très différentes selon les zones de culture européenne (au nombre de trois) où ces événements surviennent.

Pour les esprits nordiques, l’importance même du lien qu’ils établissent entre le passé et le présent les distrait de tout événement ou manifestation qui soit pure actualité. Voudraient-ils, par exception, concentrer leur attention sur un tel événement qu’ils ne pourraient s’empêcher de tirer vers cet événement tout ce qui leur paraît en participer dans le passé — étant entendu que le passé le plus lointain sera lui aussi sommé de fournir des informations.

Par tradition on voit la destruction et la mort, la fin, comme passage vers le passé. La difficulté contenue dans cette attitude, c’est que l’on ne peut affirmer que chaque processus complet, en quelque matière que ce soit, se présente toujours comme une destruction des conditions données. De plus, il peut y avoir destruction sans profit pour la créativité supérieure. Le droit de destruction est ainsi le signe de supériorité. En refusant aux peuples de la grande migration la justification de leurs destructions, on reste attaché à l’ancienne structure de hiérarchie de l’empire romain, un système déjà en pleine faillite.

DESTRUCTION - CONSOMMATION

Vue de l’extérieur, chaque consommation se présente sous l’aspect d’une destruction.

Dans l’économie contemporaine, l’instabilité de l’équilibre production-consommation est seulement apparente. C’est là une notion fausse qui à la fois masque l’importance et le volume de la production et de la consommation.

En réalité, l’augmentation considérable des moyens de la première d’une part, et des besoins de la seconde d’autre part, tend à créer, entre elles deux, une correspondance et une équivalence absolues.

On s’achemine vers le parfait.

Parmi les données à partir desquelles la production « pense ses produits » se trouve la conviction que la consommation est essentiellement de nature destructive. Nulle création d’objets ne s’entreprend sans adjonction d’éléments qui en précipiteront la consommation. Facteurs de destruction, ils en accélèrent la disparition.

Désormais la vie du produit fabriqué est d’emblée, volontairement, raccourcie. Celui-ci n’est plus durable mais éphémère. Sa consommation n’est plus différée mais immédiate. Le solide et le stable ont cessé d’être souhaités et les Américains ont même créé une expression qui désigne ces produits garantis sans durée

En regard de cette situation, il nous semble que le vandalisme soit simplement une consommation comme une autre.

Parallèlement, certains économistes considèrent la guerre et l’économie de guerre comme une consommation gigantesque. Des essayistes et des philosophes assurent que la production fait naître nécessairement, à plus ou moins long terme, une économie de guerre.

APPLICATION SITUGRAPHIQUE EN EUROPE.

Seule l’analyse triolectique peut dissiper la confusion créée par des effets ignorés jusqu’à maintenant. D’où l’importance des moyens de dépistage des complémentarités fondamentales. Comment les détecter ? Nous tiendrons comme une preuve irréfutable de l’existence de la complémentarité de deux cultures le fait qu’en l’une d’elle la Réaction utilise — à dessein de freiner le progrès — les idées progressives de l’autre. D’une telle situation nous sommes aujourd’hui, en Europe, les témoins. Il n’est que de regarder au nord, au sud, à l’est.

Géographiquement, l’implantation géométrique des capitales des pays latins reflète une composition médiane, symétrique et centrale. Tous les chemins mènent à Rome. Ou à Paris. Ou à Brasilia.

Stockholm, Oslo, Copenhague, Londres, New York: autant de villes-frontières réellement tournées vers l’inconnu, et ouvertes à l’étranger.

Comme la Vienne d’avant-guerre, Berlin portait les traces du caractère du vieil Empire romano-chrétien qu’inventa Charlemagne. Cela a été une constante de la politique américaine d’après-guerre que d’exploiter en Berlin son caractère de ville-frontière. L’entente avec la Russie va évidemment déplacer ce jeu vers Jérusalem — ville-frontière de la « nation chrétienne ». Le conflit entre Abélard et Bernard est de nouveau d’actualité, mais cette fois, les réponses sont connues d’avance. La fascination n’y est plus, sauf pour les imbéciles.

A la base de tout système, ou organisation sociale, on trouve toujours trois éléments complémentaires: production, administration et consommation. Les systèmes latin, germanique et russo-byzantin se différencient par leurs modalités d’application de ces éléments. Le système latin nous semble caractérisé: primo, par la virtualisation de l’administration et secundo, par l’actualisation de l’unité variable production-consommation; Le germanique par la virtualisation de la consommation d’une part, et d’autre part, par l’actualisation d’une fusion entre production et administration . Enfin le système russo-byzantin basé sur une virtualisation de la production et la fusion actualisée administration-consommation.

Nous avons constaté précédemment l’existence d’un parallélisme qui apparente la consommation à une destruction. Chez les Germains — et chez eux uniquement — la volonté de pureté imprègne et anime l’acte de consommer à un tel point qu elle fait de leur système de consommation un système unique. Par contre, les principes latins de la consommation permettent, autorisent et favorisent une liberté de jeu, et cela sans plus restreindre dans la production cette même liberté de jeu. Mais dans le cadre latin, la liberté de consommation — ou de destruction — ne devient jamais totale et demeure toujours en deçà du « point barbare » des Nordiques.

Ces différents systèmes qui sont responsables de « mises en situation » différentes ont amené le mouvement situationniste à reconnaître et à admettre la diversité de ces méthodes. C’est parce que ce mouvement a consenti à examiner de façon critique les natures différentes de ces méthodes qu’il a pu maintenir son homogénéité. Dans les premières années d’après-guerre, l’opposition au concept classique d’art s’est manifesté de deux façons: certains se sont déclarés favorables à la création d’une nouvelle sorte d’art qui eut représenté une dimension opposée à l’art classique; d’autres décidèrent plus radicalement encore de nier dans tout domaine la valeur de l’art par une attitude anti-artistique. Dans la culture latine, l’opposition à l’art et sa mise à l’écart n’a certes jamais été totale — cette opposition étant avant tout rhétorique. Mais il faut souligner que cette opposition à base de rhétorique, et qui écarte donc toute attitude personnellement vécue et toute sincérité, est de nature terriblement plus radicale que ne le sont toutes les autres oppositions. Ainsi on a pu voir, à Paris, la tendance moderne amener une situation qui tend au vide complet — ceci dans le dessein avoué de retirer toute liberté et tout épanouissement possibles à Fart, et dans le projet secret de transformer ce dernier en moyen, en instrument. Cette crise de l’art que nous vivons aujourd’hui trouve sa plus extrême illustration dans le conflit de l’I.S. Ce mouvement, profondément représentatif de l’attitude existentielle nordique sur le plan artistique, gagnerait en originalité et en autorité si étaient mieux connues les pensées des différents esprits qui, à titre divers — philosophes, poètes ou penseurs — relèvent de l’existentialisme, et si le public savait mieux comment ces différentes pensées s’articulent entre elles. Ainsi, derrière Kierkegaard se cache un Poul Martin Möller, un peu comme on trouve le génie de Socrate derrière le système de Platon. Disons en passant qu’il n’y a pas lieu de croire que Socrate — à l’origine sculpteur — aurait consenti à cette exclusion des arts libres professée ensuite par Platon. Sartre a commis l’erreur grossière de considérer le système scolastique de Kierkegaard comme étant un humanisme. Peu avant sa mort, Poul Martin Möller écrivit un poème intitulé « L’artiste entre les révoltés ». Ce poème raconte comment, en 1830, à Paris, un groupe de révoltés s’introduisit dans l’atelier d’un artiste dans le but de détruire son travail et comment l’artiste attaqué réagit vigoureusement par une violente contre-attaque. Je dois avoir été profondément impressionné par ce poème qui fit classer son auteur comme « politiquement réactionnaire ». Poème remarquable par sa grande beauté, il l’est également par son caractère politique: un demi-siècle après l’affrontement imaginaire qui en est le sujet, un conflit semblable, mais réel cette fois, éclate au sein de la Commune de Paris. Prophétiquement encore, ce poème semble avoir mis en évidence des contradictions qui aujourd’hui sont devenues celles, internes, de FI.S. du fait de la mise en question de l’unité de ce mouvement par Debord, et tous ses partisans. L’anecdote des incendiaires venus pour détruire Notre-Dame, aux derniers jours de la Commune et s’y heurtant à un bataillon d’artistes armés,«constitue un bon exemple de démocratie directe»et nous permet de bien saisir, sur un point précis, l’ambivalence de toute protection a priori conservatrice: contre ces hommes qui voulaient accéder à l’expression en traduisant par une manifestation destructive leur défi total à une société d’oppresseurs, l’ensemble unanime des artistes avait-il raison de défendre Notre-Dame au nom de valeurs esthétiques permanentes ? Et finalement, au nom de l’esprit des Musées ?

Politiquement partisans de la Commune, « ces artistes agissant en spécialistes se sont trouvés en conflit avec une manifestation extrémiste de la lutte contre l’aliénation. » (Debord,). Aux poubelles de l’histoire.

Que se passe-t-il lorsqu’à l’issue d’un combat disparaît l’un des protagonistes ? et particulièrement lorsque se trouve anéanti celui-là des trois éléments qui faisait seul face à un groupe de deux autres ? Entre les deux parties dont l’union contre l’adversaire commun formait précédemment un antagonisme actualisé, se produit aussitôt un schisme. La dépolarisation polarise les anciens alliés. Une lutte s’engage pour la possession des biens désormais disponibles du disparu. L’appropriation de ces biens déclenchera chez leur futur possesseu r un processus d’identification avec l’ancien adversaire; soit donc une union nouvelle qui représente une possibilité d’actualisation. Toute guerre et tout état de combat visent à anéantir un adversaire au fond moins réel que virtualisé; en sorte que la disparition de celui-ci actualise en quelque sorte sa réalité, au point qu’au terme d’un combat, on a quelquefois l’impression paradoxale que c’est le perdant qui est le vainqueur. Il est évidemment clair que sans la volonté de chacun des deux protagonistes survivants de se rendre propriétaire des biens du disparu, nul combat n’aurait lieu entre eux.

Il est certain que Debord dévoile sa mentalité et sa formation politico-latine en considérant les artistes comme de purs spécialistes et finalement, comme de simples moyens instrumentaux.* L’Histoire montre que les artistes ont constamment lutté contre l’apriorisme de cette identification; leur participation à tous les grands courants révolutionnaires en fait foi, et cette attitude utilitaire envers l’art a toujours été

*Il est vrai qu’il est contre cette spécialisation. Mais n’en fait-il pas trop vite, justement, une carac- téristique obligée de tout art, pour liquider ainsi totalement le problème de l’art ?

considérée par eux comme une forme d’oppression et une atteinte à leur liberté. Cette oppression fut adoptée, officialisée et légalisée en 787 par le Concile de Nicée

En approuvant l’action des incendiaires contre les artistes armés (1), Debord a glissé dans la trappe qu’avait préparée Estivals. Depuis des années, celui-ci ne se lasse pas de répéter que l’affinité qui nous lie, Debord et moi, est « un pur truc pratique sans fondement d’idées communes ». Malheureusement, Debord, par l’assentiment qu’il donne au vandalisme incendiaire, en ce cas précis où s’opposent un socialisme et une barbarie, se trouve bien du côté des barbares. Car — deman- dons-le nous — par quels moyens ces artistes-là envisageaient-ils de détruire les incendiaires ? Tout simplement par le recours à des actes teutoniques…

Vouloir juger, dans une société ou la réalité militaire est toute-puissante, du plus ou du moins de barbarie des conduites et des comportements, est un projet vain et voué à l’échec. L’acceptation du vandalisme entraîne, ipso facto, le consentement au teutonisme. Que Debord — engagé comme il l’est maintenant — puisse revenir aux positions conventionnelles et convenues qui sont, en fait, celles de l’avant-garde parisienne, ne nous paraît ni souhaitable ni possible.

Le concept de situation — ce concept à tout faire de la pensée existentialiste, ce faux sésame d’une philosophie dépassée et bâtarde — n’a pas mené J.-P. Sartre bien loin. La vitalité du situationnisme nous fait paraître moribond cet existentialisme franco-allemand qui s’appuie confortablement sur un ensemble de propositions anciennes — précisément sur l’existentialisme danois du siècle dernier. Insoucieux donc de dépassement, ce surgeon français de l’existentialisme n’a pas emprisonné Debord. Cependant l’on devient les témoins amusés de ce paradoxal spectacle: d’un côté Sartre, qui s’est d’abord soucié d écrire pour les générations à venir, a été acculé peu à peu au contemporain et noyé dans une actualité surabondante; d’un autre côté Debord, intéressé seulement par l’actualité, se trouve condamné à édifier un lointain futur, et ceci en regard d’une gloire posthume qui, en fait, l’indiffère…

L’esprit et le caractère latin s’accommodent aisément — naturellement — du « vivre le présent » existentialiste. L’instant pur est pour eux une banalité évidente, une réalité immédiate alors que pour la pensée et le tempérament nordiques — disons pour Kierkegaard — le pur instant est un rêve fou et un espoir vain.

La crainte que l’activité de Cobra ne débouchât sur un nordisme unilatéral m’a fait rechercher la collaboration d’un homme dont je pensais qu’il pouvait être le successeur idéal d’André Breton en tant que fertile promoteur d’idées nouvelles. J’ai nommé Debord, et rien depuis ne m’a fait changer d’avis à son sujet.

ETAT — FAMILLE — NATION

Dans son étude sur l’origine de la famille, Friedrich Engels approfondit la pensée marxiste sur les facteurs de progrès humain. Ce « progrès » lui paraît passer par trois phases: le stade sauvage — qui est celui de la consommation pure et correspond à la non-productivité des chasseurs; le stade barbare — caractérisé par une production tournée vers la consommation; le stade civilisé — lequel produisant pour produire, en dehors de toute consommation, est lié à l’apparition de l’esclavage. L’esclave était un producteur auquel tout droit à la consommation était refusé. Sous des formes sournoises et larvées, la société occidentale a créé un assujet is- sement et un asservissement qui ne sont point étrangers à l’ancien esclavage.

Tous les faux jugements, erreurs et idées chimériques qui concernent la notion de progrès sont impitoyablement mises en lumière par le système triolecti- que. On ne peut pas créer une opposition valable à la barbarie, sans voir en la sauvagerie et en l’esclavage une seule et même chose — qui est, au fond, la civilisation. La civilisation, c’est la sauvagerie que justifie l’obligation morale d’entretenir l’esclavage. Conséquence matérielle et réalité sociale: une production qui ne donne lieu à aucune consommation. Isoler le producteur, libérer l’esclave: voilà qui est réellement faire face à la Barbarie, à la Sauvagerie. C’est là le programme et les buts du Socialisme — tendance qui manifeste le dessein de « faire la paix » avec le Sauvage, afin de récupérer pour elle la force qui l’anime — lui — sous forme de puissance destructive. Le socialisme revient ainsi, sans gloire, à la vieille opposition entre civilisation et barbarie. Il s’efforce de rapprocher production et administration et refuse de voir que cette alliance n’est rien de plus qu’un nouvel antagonisme. Inexorable processus qui fait l’enfer pour chacun, et duquel se trouve seule dégagée 1 Internationale Situationniste.

Nous savons maintenant — qu expression de volonté de progrès social — toute révolution engendre une vie sociale supérieure mais introduit en cette même vie une plus grande uniformité, sous couleur de stabilité, et restreint impitoyablement la liberté de chacun. La tendance situationniste se doit de viser à reconquérir les droits au libre jeu humain, jeu que tend sans cesse à réduire l’ « Entfremdung ».

Les graffiti — qu’ils soient normands, parisiens ou autres — sont des témoignages de cette volonté de présence, et d’une opposition à la sacro-sainte technique. Une tendance telle que le mouvement situationniste risque de paraître contre-révolutionnaire. En réalité, une telle tendance permet de bien voir l’erreur commise par l’ingénieur Sorel, qui a étudié les mouvements révolutionnaires de notre siècle en fonction de son système de la table rase. Au commencement du siècle dernier, Poul Martin Möller avait déjà pressenti la possibilité d’erreur qu’entraîne l’apophtegme suivant: un mouvement révolutionnaire n’a de valeur qu’au stade précédant sa réalisation pratique. Formulation qui peut s’effectuer autrement, et donner lieu à des images qui empruntent à une réalité mécaniste. Ainsi, l’on peut entendre que c’est exclusivement pendant une chute que des énergies sont libérées, à la fois nouvelles et disponibles; qu’après la chute succède un nouveau stade dans lequel les énergies deviennent plus bloquées quelles ne l’étaient antérieurement. Ainsi même le système trio- lectique est à la fois tremplin et frein: il libère des énergies, puis les bloque. Poul Martin Möller en a rendu compte à l’avance: « Une nouvelle idée n’a de valeur que pendant sa pénétration dans la masse. Une fois admise généralement, elle se dévalorise. » Il est donc évident que du jour où disparaîtront de l’Europe les oppositions symboliques qui géographiquement la scinde en Nord et en Sud, disparaîtront également du même coup les sources exceptionnelles d’une énergie admirable.

Ce n’est pas seulement un devoir, c’est un droit d’exiger que ne soit pas gaspillée en vains combats cette énergie-là, mais qu’elle serve au contraire à un enrichissement général.

Entre toutes les Histoires des Germains, celle de Friedrich Engels me paraît être la plus intelligente et la plus impartiale.

A la question: « Quel était donc le mystérieux sortilège grâce auquel les Germains insufflèrent à l’Europe agonisante une nouvelle force vitale ? », il donne une excellente réponse, sans toutefois expliquer complètement pourquoi la simple apparition d’une barbarie dans une civilisation a suffit à créer de nouvelles bases sociologiques — supérieures et à jamais irréductibles.

Engels nous dit que: « Les Germains étaient barbares, en ce qu’ils ne réussirent pas à instaurer un esclavage total comme le furent l’esclavage de travail de l’Antiquité et l’esclavage domestique de l’Orient. » Dans les profondeurs de la psyché ne se différencient pas les uns des autres les droits et les devoirs. N’y est donc plus valable la notion de propriété, « fruit du travail personnel » dont il est question ici.

Engels poursuit: « La civilisation engendre une classe qui ne s’occupe plus de production (ni de consommation), mais seulement de l’échange des produits: les marchands. » Engels ne semble pas apercevoir qu’une fois libérée de la classe des marchands où elle prit naissance, cette activité forgea les structures de l’Etat. C’est donc avec légèreté qu’Engels affirme: « L’organisation gentilice cessa d’exister et fut remplacée par l’Etat » et « l’Etat tombe inévitablement avec la division de la société en classes, relégué au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze ». Il est à penser que le rouet et la hache demeureront dans ce cas toujours des instruments indispensables.

« L’union conjugale est la forme-cellule de la société civilisée. Elle marque un grand progrès historique; cependant avec elle débute une époque où chaque progrès est aussi — dans le même temps — un relatif pas en arrière. » Engels nous parle là d’une époque où les physiciens découvrirent la loi de la constance de l’énergie. Loi qui est sans poids dans le monde socialiste car aux yeux des marxistes — et de Lassalle —: « La force unie est plus grande que la somme des forces réunies. » Nous sommes dans le miraculeux…

Engels s’est demandé comment il avait pu se faire que la famille romaine, d’organisation plus primitive que celle de la gens (peuple-famille), ait marqué un progrès par rapport à celle-ci. Et de même la gens barbare des Germains par rapport à la famille romaine. Il semble que les raisons profondes de ce dynamisme évolutif aient échappé à Engels.

La gens barbare n’était nullement effacée. Elle l’était même si peu que sa vigueur originale est devenue peu à peu, au long des siècles, véritable puissance; en sorte que de nos jours elle seule se révèle opposable au concept d’Etat. Elle ne s’appelle plus la gens mais la nation.

L’identification du passé au présent, de l’origine à la réalité, de la naissance à la contemporanéité, donne vie à la notion réputée noble de nation. Si, considérant avec raison l’important apport germanique à l’édification de l’Europe médiévale, on lui dénie cependant tout rôle dans la culture moderne, on s’exposera à ne rien comprendre du tout au devenir européen. Ce devenir restera ténébreux.

C’est par l’église arianiste que l’Europe de la gens est devenue l’Europe des nations. Le rôle considérable joué par cette église dans l’évolution européenne nous apparaîtrait plus essentiel encore s’il nous était donné de posséder toutes les informations qu’un long obscurantisme volontaire nous soustrait. La transformation de la gens en nation a été grandement facilitée — sinon même entièrement réalisée — par les théologiens qui ont introduit dans la cérémonie du baptême un rituel dont le haut pouvoir de signification fut un choc salutaire pour les. consciences. La cérémonie du baptême chrétien détermina symboliquement une époque nouvelle: l’aube d’une renaissance.

On comprend l’importance qu’eût en Scandinavie cette cérémonie: et cela avant même l’avènement du christianisme, et on comprend aussi pourquoi, aujourd’hui encore, les Scandinaves manifestent un intérêt maniaque pour les fonts baptismaux médiévaux. On ne s’expliquerait pas aisément la participation des Nordiques aux croisades si on leur refusait tout sentiment d’appartenance religieuse à la nation chrétienne.

La France fut le seul pays européen à n’être pas dupe du caractère national de l’expansion chrétienne. Dans « La naissance du Moyen-Age », L.B. Moss en donne les raisons: « En Gaule, Clovis mit le sceau à son œuvre en organisant une église nationale qui permit de réunir les avantages politiques de l’arianisme et ceux du catholicisme. » La symétrie des rôles joués par l’Etat et la Nation devait, plus tard, pousser les Français à se faire les porte-drapeaux de l’idée de nationalisme puis, — sans achopper outre mesure sur le chauvinisme — à enrichir le monde d’une notion dont les effets n’ont pas encore fini de se faire sentir: la notion d’internationalisme.

C’est ainsi que, sans défense contre « l’église-état » catholique, le nationalisme chrétien des peuples germaniques s’est trouvé subir une pression thêocratique exercée sur lui par cette redoutable « église-état » incapable par ailleurs d’assumer les responsabilités séculières d’une théocratie. Cette pression théocratique jeta au feu les derniers espoirs nordiques, qui disparurent dans la fumée des bûchers où périrent les Templiers. C’est à la France qu’en revint la piteuse gloire mais l’état-nation était créé. En ce nouvel Etat, place à la famille et à son chef-majordomus que nous allions malheureusement connaître sous le nom de chancelier.

La femme qui, dans le Nord, s’occupait de la maison et en avait la direction, allait voir par cette expansion de la famille son importance s’accroître énormément. Nous en savons les effets par l’histoire du Moyen-âge: jouant l’église contre les hommes elle en devint plus tard, elle-même, la prisonnière. Les choses se passèrent autrement à Byzance et ce fut l’Etat qui l’emporta. Les Républiques soviétiques sont nationales et réunies en un Etat tout-puissant. C’est du moins la Russie de Staline, celle de son livre sur les nationalités.

Il est plus qu’intéressant — il est impressionnant — de comparer à la création de l’union des républiques socialistes soviétiques la genèse d’une nation telle •que les Etats-Unis, où l’idée nationale revêt une forme expansive, supra-étatique.

Il est nécessaire de se faire une idée de la nature de la complémentarité existant entre l’internationalisme français, le nationalisme américain et l’étatisme russe, si l’on veut ne pas devenir la victime de chimères et d’illusions quant aux possibilités d’entente générale.

TING — POLIS — SOVIET

L’Etat moderne a différencié les pouvoirs sous trois formes: pouvoir législatif, juridique et exécutif. C’est par l’union de deux de ces pouvoirs — le principe des antagonismes nous le dit — que l’Etat moderne acquiert vitalité et dynamisme.

Chez les Latins, la virtualisation est celle du jugement tandis qu elle est celle de l’exécution chez les Nordiques. Je crois nécessaire d’y insister: chez les premiers, la fusion se fait entre législation et jugement, tandis qu elle se fait entre législation et exécution chez les seconds. Comme il est entendu que l’activité législative est politique, le dynamisme du Polis se trouve ici concrétisé. Dans le Ting nordique, l’exécution est inconditionnelle et c’est le jugement qui prend un caractère politique. On voit donc que le principe du Ting, loin d’être comme on le prétend souvent (et spécialement en Allemagne) une « Polis rudimentaire », possède un dynamisme propre, et qui est complémentaire de celui de la Polis.

Des meilleures assises juridiques du pouvoir politique ont apporté à l’application du principe Ting aux U.S.A. une pureté qu elle n’a pas en Scandinavie. L’exécution de l’homme présumé meurtrier du président Kennedy fait apparaître des manœuvres politiques occultes qui sont une atteinte au système même de gouvernement que se sont donnés les Etats-Unis une fois la guerre civile terminée. La gravité de cet acte trouvera-t-elle jamais sanction ?

Les hésitations de ceux qui sont les descendants des anciens Nordistes à se saisir juridiquement de cette affaire nous prouve l’existence d’un complexe passionnel de tendances. Cette situation-là nous semble présenter une étrange et significative similarité avec l’un des épisodes de la lutte des Germains contre les Romains — celui-là que rapporte Engels —: la manœuvre dont usa Arminius pour battre Varus et mettre ainsi un terme définitif aux projets romains de colonisation des pays germaniques. C’est en se trouvant confrontés avec des actes, des principes et des méthodes qui leur étaient radicalement étrangers, que les Romains prirent conscience de leur impuissance et renoncèrent à leur entreprise. Dans les deux cas, par la violence et la brutalité, c’est la même mise en échec des valeurs civilisées.

Pendant la guerre il y eut, en Hollande, un homme qui fut si écœuré par l’intensité de la curiosité danoise et norvégienne pour les envahisseurs, qu’il préféra se suicider. Cet homme d’honneur aurait-il connu l’histoire d’Arminius qu’il se serait peut-être moins choqué que personne n’ait tourné le dos à l’envahisseur et qu’il eut sans doute pressenti que cette attitude allait faire de la résistance Scandinave la plus efficace des organisations européennes.

Arminius demeura au côté de Varus tout comme s’il eût été son ami, cependant que dans le même temps il organisa et mit sur pied l’énorme entreprise qui allait écraser l’armée romaine. L’aurait-il voulu qu’il aurait même pu chasser les Romains de Gaulle, mais ce n’était pas un conquérant. Ce fut Guillaume le Bâtard qui révéla cette possibilité.

De ce temps-là date la tenace et irréductible défiance des Romains envers les Germaniques.

Il semble, en ces circonstances, que les Germaniques s’en soient tenus au précepte: « Il ne faut être honnête qu’avec les gens honnêtes », règle du Ting. A propos de la manière dont les Romains jugèrent cet événement, Engels nous dit « qu’on croit lire des écrivains français de la meilleure époque chauviniste, qui vident la coupe de leur colère sur le parjure d’York et la trahison des Saxons à Leipzig. Les Germains avaient suffisamment appris ce qu’étaient la fidélité aux traités et la loyauté des Romains, lorsque César attaqua par surprise les Usipètes et les Tenctères pendant les négociations et en plein armistice; ils avaient appris ce qu elles étaient lorsque Auguste fit emprisonner les légats des Sicambres, avant l’arrivée desquels il refusait toute négociation avec les tribus germaniques. Tous les peuples conquérants ont ceci de commun qu’ils dupent leur adversaire de toutes les façons possibles et trouvent cela tout à fait régulier; mais dès que les adversaires se permettent la même chose, ils crient au parjure et à la trahison. Or les moyens que l’on emploie pour réduire en sujétion doivent être aussi licites pour rejeter le joug. »

Cette dernière considération d’Engels est d’une indubitable justesse. Nous devons cependant remarquer que les peuples germaniques se sont employés à affiner et à rendre remarquablement opérantes deux techniques qui leur sont propres: celles de la désorganisation de l’action et celle de l’organisation de l’action protestataire. En cette dernière ils ont acquis un tel degré d’efficacité qu’on les a appelés — non sans raison — les protestants.

Il faut savoir l’importance qu’a pris le principe Ting dans la vie américaine et combien il imprègne l’esprit des lois de ce pays. Une obligation telle que celle qui est faite à tout citoyen comparaissant devant des juges de dire « la vérité, rien que la vérité, toute la vérité » est significative à cet égard. Nous voyons paraître l’homme honnête du Ting. Est au contraire déshonoré et exclu celui qui refuse les informations et les dissimule. Que celles-ci revêtent ou non un caractère d’intimité ne dispense pas de l’obligation de sincérité absolue.

Cette pratique est difficilement conciliable avec l’idéal du Polis. Idéal dont, au contraire, la rhétorique impose de « tout dire sauf la vérité » et qu’illustre, entre autres histoires, celle du jeune Spartiate qui, les intestins déchirés par un renard, préfère mourir plutôt qu’avouer être l’auteur d’un vol. Les deux méthodes ont chacune leurs avantages. Mais la volonté américaine de les utiliser conjointement conduit à de désastreuses impasses.

En Europe du Nord, c’est toujours par des aveux vagues et imprécis que se pratiquait la reconnaissance des faits. Si ceux-ci étaient très circonstanciés, le récit devenait ambigu, obscur et nébuleux au point que personne n’y comprenait plus rien. Ce fut là le début d’une antirhétorique qui, plus tard, imprégna une certaine littérature. Littérature exaspérante pour un puriste à l’esprit éminemment critique comme Anatole France, qui voyait en elle un défi à cette fameuse clarté que les Français prisent tant.

L’esprit germanique parut donc porté à la dissimulation, à l’hypocrisie et au mensonge. Strabon donne les Germains comme « roués, un peuple fait pour mentir », et le romain Velleius parle ainsi des Celtiques: « Simples et sans méchanceté, ils se précipitent au combat sous les yeux de tous et sans prudence, de sorte que leurs adversaires ont la victoire facile. »

Mais le sens critique, le goût de la précision et le souci d exactitude amènent souvent les Français à un besoin de vérité et à une ivresse qui, à la limite, a pour nom: cynisme. La franchise — étymologiquement « les Francs » — présente aussi d’odieuses certitud.es.

La France est néanmoins le digne successeur de cette Gaul a ardente. Elle a pour elle un goût de la justice politique qui en fait la meilleure garante dans le monde de l égalité et de la vérité.

Des différents apports des provinces à la vitalité française, le facteur normand n’a pas été l’un des moindres.

Et sur le plan de l’art, les graffiti normands ne contribuent pas peu à éclairer la signification de l’image, du signe et de l’écriture.

L’apparition des Soviets, ou conseils populaires, n’était pas prévue dans la révolution russe, et c’en fut pourtant le moteur. Lénine ne voyait pas ici la vieille tradition de la culture slave ressurgir. Il les croyait un miracle créatif du peuple. Polis, Ting et Soviet, voici trois structurations complémentaires, irréductibles et fondamentales dans le développement européen. Comme Aron, le psychologue C. G. Jung se fonde sur la structuration spirituelle du Polis pour expliquer l’inconscience; Adler choisit celui du Ting, et Freud celui du Soviet, sans que ces structurations soient d ordre « politique ». L’illusion d’une synthèse ici sur la base classique même modernisée est exclue. Une nouvelle méthode s’impose. Est-ce que la triolectique peut être cette méthode ? On va voir.


Les illustrations qui accompagnent le texte, quand il ne s’agit pas des photographies effectuées par notre Institut sont extraites des ouvrages suivants:

Oscar Almgren: Nordische Felszeichnungen als religiöse Urkunde, 1934.

Carl-Axel Althin: Studien zu den bronzezeitlichen Felszeichnungen von Skane, 1945.

L. Baltzer, Hallristningar: Glyphes des Rochers du Bohuslän. Suède, 1881.

Alojz Benac: Les anciens marbres de Bosnie. Revue Yougoslavie, 1953.

Theodor Bohner: Philip Otto Runge, 1937.

P.V. Glob: Ard og Plov, 1951.

Asger Jorn: Les cornes d’or et la Roue de la Fortune, 1950.

Willibald Kirfeld: Die dreiköpfige Gottheit, 1948.

Eric Graf Oxenstierna: Die goldhörner von Gallehus, 1956.

Erwin Panofsky: Meaning in the visual arts, 1955.

Proceedings of the Society of Antiquaries of Scotland, 1896-97.

Cahiers Ligures de Préhistoire et d’Archéologie, Bordighera.

Symbolon: Jahrbuch für Symbol forchung. Basel-Stuttgart.

Marthe et Saint-Just Pequart et Zacharie Le Rouzic: Corpus des signes gravés des monuments mégalithiques du Morbihan, 1927.

Mauduit: 40.000 ans d’art moderne.

Emmanuel Anati: La civilisation du Val Camonica, 1959.

Jules Boucher: La symbolique maçonnique, 1953.

Roland Villeneuve: Le diable dans l’art, 1957.

Alfred Weitnauer: Keltische Erbe. 1961.

BILLEDANALYSE AF GUTORM GJESSING

Fig. 1

Her er bare skåret inn noen kors, foruten en hel del skålgroper. Figurene överst på bildet framstiller også kors på et triangulært fotstykke. De er alle enkle latinske kors.

Fig. 2

Også her later det til bare å være framstilt kors og groper. Nederst på postamentet under de forvitrete innskæringer er et kardinalkors og visstnok et pavekors (h.h.v. med to og tre armer), foruten et latinsk kors. Överst oppe i bildekanten er kors med to skråstreker opp mot tverrarmen, mulig ei sterk skjematisering av den korsfestete.

Fig. 3

Överst tilvenstre noen gotiske minuskler. Ellers er muren oversådd med store og små skålformete groper, kors osv. Av interesse er noen av gropene i övre del av bildet, fordi de danner sentrum i en strålekrans, og er åpenbart tenkt som soler eller stjerner. Figurene kan ikke tidsfestes, bortsett fra minusklene som tör skrive seg fra 1200- eller 1300-åra.

Fig. 4

Överst tilhögre er et latinsk kors, ellers er her helt hoved- sakelig groper, dels plasert i rette linjer, dels tilsynelarende tilfeldig. Men överst på bildet, noe til venstre, er de plasert i en sirkel med ei grop som centrum, slik det er omtalt i innledningen. Det ser forresten ut til at det har været skårt inn figurer tidligere enn den tid gropene blei laget. Disse figurene kan nå ikke identifiseres.

Fig. 5

Störst interesse samler seg her om de fem skålgropene litt nedafor midten av bildet. De er stilt i korsform. Et par andre skålformete groper sees og. Överst på bildet ser en et kors hvor korsarmene er avsluttet med korte tverrstreker.

Fig. 6

Her er de skålformete gropene plasert på horisontalt plan og kunne derfor i og for sig vel tenkes å være skåler hvor et eller anna har blitt ofret, slik de skålformete gropene på helleristingene fra yngre steinalder og bronsealderen har vært tolket av somme granskere.

Fig. 7

Her er igjen bare skålgroper. Överst er en mengde av dem stilt sammen i en nærmest sirkelrund figur som for såvidt man sammenliknes med, det kjente solbildet fra Båhuslen, hvor mellomrommene mellom eikene er tett fyllt av skålgroper (Almgren fig. 140). Nedafor er to kors på fundament framstilt av skålformete groper, noe som kan styrke ei tolking av den överste figuren som solbilde.

Fig. 8

Også her er bare skålformete groper framstilt. Det vil si at ved sida av gropene er det överst i högre hjörne et par nesten parallelle linjer som nå ikke kan identifiseres.

Fig. 9

Hovedmotivet er fortsatt skålformete groper, stilt delvis i mer eller mindre horisontale rækker, bl. a. to lange parallelle rekker. Större interesse har ei grop som danner sentrum i en större solfigur bestående av to konsentriske sirkler med tettstilte radiære stråler fra sentrum og ut til den ydre dobbeltsirkel.

Fig. 10

Framstiller en eiendommelig ormfigur umiddelbart under et menneske-ansikt hvor öyner nese og munn er framstilt av skålgroper. Det er muligt at hodet i virkeligheten er hodet på ormen. Noen andre skålformete groper fins også. Ormen har spilt en viktig rolle i nordisk folketru. Den er såvel dödssymbol som fruktbarhetsymbol. I innledningen er nevnt at den kan bli sidestilt med plogen som vårsymbol; ifölge Ole Worm (1643) fordi den om våren pleidde å forlate bolet og komme ut i solskinnet. Men ormens sam- menheng med fruktbarhetsforestillinger later og til å skyldes dens likhet med det mannlige kjönnslem. Ved Arretopho- riefesten i Aten som var vigd til Demeter og Kore, blei bakverk i form av ormer og phalloi kastet i ei klöft, og orm og phallos blei brukt avvekslende som symbol for skytsånder.

Fig. 11

En mengde löst innrissete linjer og hele figurer, deriblant et par, nærmest kvadratiske med radiære linjer (diagonaler og prependikulærer på sidene). Mer eller mindre tilsvarende figurer er ikke uvanlige på disse kirkeristningene (fig. 140-149, I55-I57, 165), men har öyensynlig ikke noen direkte sam- menheng med kirkelig symbolikk. En del av dem representerer uten tvil spillebrett. Det er ingen tvivl om at en figur som fig. 148 framstiller et »möllebrett«. Det samme gjelder trulig andre, f. eks. fig. 155-156. Möllespillet er da også åpenbart gammelt i Europa. I Norden har det i hvert fall vært kjent seinest vikingtida. Jeg har sjöl i si tid rekonstru- ert i tegning et nydelig möllebrett fra funnene i Gokstad- skipet. Et par steder er möllebrett plasert i nær sammen- heng med ei kirke (fig. 155-156).

Fig. 12

Hovedfiguren her syns å være en sterkt skjematisert kvinne- figur. Av ansiktet er muligens nesa, kanhende og öynene markert, dessuten er brystene visstnok antydet. Figuren er laget med dobbelt kontur, en indre djup, og en ytre som bare er löst risset inn. Tilvenstre for den er en hel del skålformete groper, plasert tilsynelatende uten noe system. Desuten en stor, latinsk F. Over hodet på kvinnefiguren er en nå uleselig innskrift i kursiverte kapiteler foruten en vinkel med toppunktet opp og et kors inni, også löst risset inn.

Fig. 13

Groper arrangert som tre sirkelformete figurer med en loddrett linje nedover, som blir krysset av en horisontallinje på hver. Skjematiserte solsymbol eller menneskeskikkelser ?

Fig. 14

Her sees bare skålformete groper.

Fig. 15

Her er også bare framstilt skålforemte groper, men stilt i en runding med ei grop i sentrum. En kan her sammen- likne med helleristninger, hvor gropene ofte har direkte sammenheng med solsymbol, slik det er nevnt i innledningen.

Fig. 16

Det mest framtredende draget ved dette bildet er jo de eiendommelige, djupt innhogde sirklene med skålformete groper i sentrum (sml. fig. 22). Den ene er omgitt av en djupere hogd firkant. Ellers ser en kors med groper som avslutning av korsarmene, et drag som har värt vanlig, i det minste i nordisk mellomalder, hvor bl. a. steinhogger- merker ofte har sterkt punkterte avslutninger av linjene. Et av korsene (överst i midten) har vært hogd over eldre figurer, uten at disse nå kan identifiseres. Ellers er også her en del skålformete groper, foruten en figur som ikke kan tolkes. Den består av et horisontalt rektangel med en lang linje nedover fra den ene kortsida.

Fig. 17

Solhjul formet som et kors omskrevet av en sirkel, full- stendig av samme type som den vanligste forma for solhjul på helleristningene.

Fig. 18

Fire solfigurer som alle er skåret inn tilsynelatende på samme tid. Det er ikke brukt passer, men alle har ei etter måten djup grop i sentrum, og radiene er uregelmessig plasert. Til högre for solfiguren lengst til högre, er skåret et årstall hvorav bare de förste sifrene 180 er kommet med på bildet. Tallene er skåret djupere enn sirklen, men den tilnærmet rektangulære innramminga er skåret med linjer som har helt samme karakter som solfigurene. Det er derfor trulig at alle fire solfigurer er laget i begynnelsen av 1800-åra. Umiddelbart over årstallet er en innskrift på fire-fem bokstaver, men den kan ikke tydes ut fra fotografiet.

Fig. 19

Tre solfigurer, en stor i midten med en mindre på hver side. Etter at den store solfiguren har vært hogd, har det vært hogd inn en ny sirkel, men radiene i den store har forvirret steinhoggeren slik at han ikke har fått greie på »sine egne« radier. Den mindre solfiguren til venstre er derimot helt klar. De vertikale radiene - som i likhet med radiene i det hele har vært hogd seinere enn sirklene - forlenges nedover til noe som mulig er et slags fundament. Men her er også et par eldre linjer som ikke kan tydes. Heller ikke her er det brukt passer.

Fig. 20

Hele figuren består av et stort solhjul, utfört på frihand, bestående av to konsentriske sirkler med ei skålgrop i sentrum og med radier som gør sammenhængende fra sentrum til den ytre sirkelen. Av gjennomskjæringerne av linjene kan en se at radiene er skåret inn sist. Til sammenlikning kan nevnes en helleristning fra Stora Backa, Brastad socken, Båhuslen, hvor der er flere solbilder avbildet i åpenbart rituelle situasjoner, og hvor de består av hjul med en ytre og en indre sirkel (Almgren fig. 1). Det samme gjelder en helleristning fra det nærliggende Backa (Almgren fig. 103), hvor solbildet er plasert på et högt stativ. Samme utformning er også kjent fra andre steder, som Skåne (Bing fig. 34) eller Östfold (Gjessing pl. IX:3) osv.

Fig. 21

Figuren består av et stort solsymbol, formet som et enkelt hjul med 12 eiker og sentrum markert ved i djup grop, sterkt markert. Solhjulet er utfört på frihand.

Fig. 22

Bildet framstiller ti uvanlig djubt innskårne sirkler hver med ei stor, djup skålformet grop i centrum. Figurene er skåret så djupt at de står frem i bas-relief. Den nærmeste parallellen jeg kjenner til disse, er en Stein fra Marienborger Park, Kr. Haldensleben, Sachsen, »der mit einer grossen Zahl von kunstlichen, z. T. mit Ringen umgebenen Grubehen bedeckt ist« (Schultz Ø 1939).

Fig. 23

En mengde figurer, vesentlig punktsirkler, utfört med passer, minst åtte. De aller fleste har helt samme radius, og må derfor være samtidige. Disse later til å være hogd (skåret ?) inn over andre figurer som nå stort sett ikke kan tolkes. Sirkelen överst tilhögre er såleis laget over en figur hvor enkelte av linjene er brukt, slik at sirkelen er blitt et solkors med forlengete armer. Den loddrette armen skjærer såleis gjennom sirkelen nedafor. Disse linjene henger igjen åpenbart sammen med en buet linje omtrent parallell med en del av sirkelen. Den nedre blokken tilvenstre har en punktsirkel og like ved sida av den er en grovt innskåret korsfigur, foruten noen tilsynelatende helt tilfeldige linjer. Tilhögre for sirkelen er fem skålformete groper stilt i ei gruppe. Den nederste blokken har i det mindste én uregelmessig firkant med minst ti skålgroper.

Fig. 24

Her er to solfigurer bestående av h.h.v. to og tre konsentriske sirkler visstnok utfört uten passer. Over figuren til venstre sees det nederste av et kors av den typen som er vanligst på disse kirkeveggene. Begge solfigurene er godt og regelmessig utfört. Solfigurer som består av konsentriske sirkler med eller uten markert sentrum er overlag vanlige på helleristningerne fra bronsealderen.

Fig. 25

Hovedfiguren er en större sirkel med et innskrevet, dobbelt Andreas-kors. Sirkelen later til å være utfört med passer. Inne i cirkelfiguren ser en tre små og fire store skålformete groper. Den ene av de sistnevnte utgjör sentrum i sirkelen. Til högre for denne sirkelen skimtes én eller kanhende to mindre sirkler. Den ene av dem er også åpenbart utfört med passer. Sentrum utgjöres av ei skålformet grop som er en del av ei gruppe på fem. Enda litt lengre til högre er to vertikale rekker av små groper, ti i alt. Ellers viser bildet også noen flere skålformete groper, av dem er to av samme störrelse som de fire inne i den störste sirkelen.

Fig. 26

Solfigur bestående av en cirkel med en innskrevet seks- bladet rosett dannet ved at en har slått sirkelbuer med hovedsirkelens radius. Spissene i denne rosetten er igjen bundet sammen med konkave sirkelbuer. Hvorvidt disse har vært slått med passer, lar seg vanskelig konstatere.

Fig. 27

Dobbelt, koncentrisk sirkel, kraftig hogd og med ei etter måten stor, djup skålformet grop i sentrum. Fra venstre side av den ytterste sirkelen går det ut en svungen linje, åpenbart skåret samtidig med sirkelen. Om denne har noen symbolsk mening, kan ikke afgjöres; men uten å trekke noen slutninger av det, kan det nevnes at nærskyldte figurer fins på helleristninger fra bronsealderen. En bestående av en spiral, forlenget ut til sida ved en svungen linje, er såleis publisert fra Östfold (Gjessing pl. XV:2), en nærstående er også publisert fra Skåne (Althin Taf. 59).

Fig. 28

En stor solfigur av samme type som fig. 26. Gropa i sentrum er djup og klar. Det er her helt tydeligt at de konkave sirkel- buene er hogd på frihand, noe som visstnok jamvel er tilfelle med den innskrevne rosetten, mens sirkelen nok er slått med passer. Midt gjennom de to loddrette bladene i rosetten er hogd en linje på langs.

Fig. 29

Överst tilhögre er skåret inn en del linjer som ikke latter til å ha noen betydning i det hele tatt, dessuten to uregel- messige ringer, den ene (minste) med markert sentrum; den andre er et enkelt hjulkors. I midten tilvenstre er to figurer som ikke kan tolkes med noen sikkerhet. En figur noenlunde tilsvarende til den överste av disse sees forresten på fig. 33. Nederst tilhögre er derimot et klart solsymbol, slarvet og uregelmessig risset inn. Sentrum er klart markert ved et lite, men relativt djupt hull.

Fig. 30

Mest iøynefallende er fire punktsirkler utfört med passer og med helt samme radius, slik at de må være laget samtidig. Dette må være skjedd för 1646, ettersom dette årstallet er hogd djupt inn noe lengre nede på bildet, og den överste spissen av 6-tallet såvidt når inn over en av sirklene. For- uten sirklene ser en en del korsfigurer, visstnok laget til ulike tider. Gjennom den överste sirkelen til högre er et kors risset löst inn etter at sirkelen ble laget. Det er av den vanliga typen blant disse bildene, med to skråttstillte stötter ved korsfoten. Toppen og begge armene ser ut til å være avsluttet med korte tverrstreker, noe som også ellers forekommer på kors på disse bildene. Like tilhögre for denne sirkelen er et kors som opphavlig ser ut til å ha vært av samme form, men som later til å ha vært etterhogd seinere. Det har da fått djupe skålformete groper som afslutning av korsarmene, desuden tre langsmed stammen. Dette later til å ha skjedd samtidig med at de andre korsene ble laget. Nederst på bildet er et virvar av linjer som ikke nå kan tolkes. Over disse er hogd en siksaklinje og en halvrund figur, mulig en orm.

Fig. 31

Hovedfiguren her er en stor orm med kroppen formet som et siksak-bånd. Hodet som er överst, har åpent gap. Öyet er markert. Ormen er hogd inn over eldre linjer som nå ikke kan tolkes. Til venstre for ormen er minst tre korsfigurer, hvorav den ene er ganske løst risset inn. Over denne er hogd djupt inn et kors med groper som afslutning av korsarmene. Dette er hogd inn seinere enn et stort kors, også med groper som avslutning av korsarmene.

Fig. 32

Bildet viser en hel del ulike figurer. Mest framtredende er en svastika-liknende figur överst. Regelmessig og vakkert utfört, formelig konstruert med passer. En ser sentrum markert både i endene av de fire armene og mellom disse. Hver arm er konstruert ved tre sirkelbuer, hvorav de to med samme radius. Umiddelbart under denne er årstallet 1754 åpen- bart laget samtidig. Tilhögre for denne figuren er en korsfigur, nærmest et malteserkors, også konstrueret med passer. Her er også en del andre, delvis eldre, figurer, bl. a. kors av den vanlige typen, en stor buelinje som åpenbart er en del av en större figur som nå ikke kan tolkes, osv. Lengre nede på veggen er vesentlig korsfigurer, öyensynlig av ulik alder. Her er også en større halvelliptisk figur, visstnok av samme slag som på fig. 29.

Fig. 33

Hovedfiguren her er en större orm dannet av et uregelmessig siksak-bånd. Tilvenstre for den en stigeliknende figur og til högre for den en figur dannet av to uregelmessige halv- sirkler. Dessuten fire ganger bokstaven R.

Fig. 34

Orm (?) dannet av de to ytterste vinningene av en spiral. Svært utydelig så det kan ikke afgjöres om den har spesielt utformet hode. Til venstre for ormen er skåret inn noen linjer som ikke kan tolkes.

Fig. 35

Stor, nokså uregelmessig spiral hvor linjen ytterst er forlenget ut til sida, en figur som er kjent fra bronsealderens helleristninger (f. eks. Gjessing pl. XV:2).

Fig. 36

Orm (?) dannet av et trappeformet bånd. Överst ser det ut til at den har et hode en face.

Fig. 37

Stor, utydelig figur. Ser nærmest ut som et opprutet rektangel, men det er ting som kan tyde på at det er en del av en större figur. Det er linjer på begge sider og i underkant av figuren som kan höre med.

Fig. 38

Hovedfiguren her er en stor spiral med 9 vinninger. Den er blitt overhogd av en hel del loddrette linjer, foruten en innskrift BLOM. Rett under B’en er en P risset inn. Yngre enn de lodrette strekene er et stort kors med tredelt fot og ei skålgrop som avslutning av övre korsarm. I fortsetting av de horisontale korsarmene er hogd en lang horisontal linje som böyes avrundet nedover og tilbake, slik at det blir to parallelle linjer med en tredje midt mellom dem. Överst tilvenstre ser en slutten av en innskrift: ON, og nederst leser en: MIL og duoAL.

Fig. 39

Överst tilhögre et fartöy med ei mast og vimpel, men uten segl. Derimot har det baugspryd for antakelig både klyver og jager. Fartöyet er en hekkebåt og snautt eldre enn 1800- åra. Det har antakelig vært etterrisset, idet vimpelen ser ut til bare å være hogd inn, mens det har været skåret i linjene både i mast og krog. Lengre nede er ei seksbladets rose innskrevet i en sirkel. Fotografiet ser ut til å være tatt noe på skrå, så sirkelen nå er noe langaktig, men det er hull for passerspidsen bade i sentrum og i alle bladspissene.

Fig. 40

Her er bare en figur, en klodsel tegnet tremastret hjuldamper med ett skværsegl midt på stormasta. Skriver sig fra förste halvpart av 18 åra. Den første propeldrevne damper ble sjösatt i 1841.

Fig. 41

Hovedfiguren her er to tremastrete seglskib, begge fra 1700- åra å dømme etter skrog og rigg. I den nedre del af bildet rett over skipet er risset inn M, litt lengre tilhögre en A og like ovenfor den MP. Överst tilvenstre på bildet er en figur som nå ikke kan tolkes. Den ser nærmest ut som ei firhjult vogn av et eller annet slag, men dette er högst usikkert.

Fig. 42

Består av en eiendommelig figur som nærmest må oppfattes som et stærkt stilisert fartöy med ei mast og et stort råsegl. I så fald må det være et mellomaldersk fartöy etter formen å dömme. En linje som går skrått ut fra akterstevnen kan tyde på at båten har hatt akterhengt ror som i tilfelle må datere den til ikke mye tidligere enn 1200.

Fig. 43

Lite fartöy med ei mast, vimpel og et lite skværsegl högt oppe på masta. Båten ser ut til å ha hatt to stag (fokke- og klyverstag) og baugspryd som imidlertid nå ikke er synlig. Fartöjet er åpenbart en hekkbåt (slupp, kutter) og bör kunne tidfestes til tidlig i 1800-åra.

Fig. 44

Fartöy med to master og råsegl med topsegl på stormasta, dessuten et lite skværsegl i baugen. I atterenden er en hög, skråtstilt oppbygning. Antakelig en av de tidlige slupper fra begynnelsen av 1700-åra eller noe ældre.

Fig. 45

To seglskip, derav det ene en tremastret fullrigger, etter riggen å dömme fra 1700-åra. Det har både mers- og bra- salinger, mulig også röilsaling. Det andre fartöyet er enklere. Av rigginga ser en formast med stag og barduner. Dessuten er ei eller to master til antydet.

Fig. 46

Galeas skåret djubt og kraftig inn i steinen. Den har to master med gaffelsegl på begge, dessuten et lille råsegl i toppen av stormasta. Fokke- og klyverstag, men ingen stagsegl. Galeasen som skriver sig fra 1800-åra er skåret inn over en mengde eldre linjer som nå vanskelig kan tolkes. Årstallet 1620 kan i det mindste læses, foran det muligens ANO og under/det/en stor A.

Fig. 47

Tremastet seglskip med merssalinger på alle tre master, foruten barduner, men uten segl. Klosset og ubehjælpelig utfört, men har mulighedens væet teknt som et krigsskib. 1700-åra.

Fig. 48

Hovedfiguren er en elegant formet jakt med gaffelsegl og topsegl, foruten fokk, klyver og jager, og solide barduner. Skansekledningen er kryds-skravert. Baugsprydet reiser seg skrått oppover og er godt og solid staget i underkant. 1800-åra. Like foran baugsprydet er et ganske lite, klosset tegnet fartyg med ei mast, visstnok gaffelsegl og klyver.

Fig. 49

Svært enkelt og klosset utfört fartöy. Typen kan en ikke fastslå, men etter antallet ventiler (»koöyner«) å dømme, må det være tenkt som et större fartöy. Bare ei mast midt- skips er synlig.

Fig. 50

Fore-and-aft-skonnert med gaffel- og toppsegl på begge master. Stagseglene er ikke markert. Over fartöyet er det hogd inn en del linjer som nå ikke gir noen mening, og rett under skonnerten er et par horisontale, nærmest parallelle linjer som mulig er rester etter et eldre fartöy uten at det nå kan avgjöres sikkert.

Fig. 51

Tremastret, fullrigget fartöy, mulig fra 1700-åra. I tilfelle må det trulig skrive seg fra slutten av hundreåret. Det har skværsegl på stormast og aktermast, mulig også på formasta; derimot har det ikke stagsegl og åpenbart heller ikke snesegl på mesanmasta. Sjölve skroget er ubehjelpelig og klosset tegnet. Også her er det hogt inn linjer som ikke har noen direkte sammenheng med fartöyet og som nå ikke lar seg tolke.

Fig. 52

Riggen og noe av skroget av uvanlig klosset utfört tremastret fullrigger, vendt mot venstre hvor en ser en del av toppstag og mersstag.

Fig. 53

To små fartöyer. Det överste er en tremastret bark, nokså klosset utfört. I toppen av stormast og mesanmast er flagg som likevel ikke kan bestemmes nærmere. Under denne barken er en liten slupp (kutter) med gaffelrig og påfallende stor seglföring og med stag for fokk, klyver og jager, mulig og for stormjager. I mastetoppen ser det ut til å være et

flagg e.l. Begge fartöyer later til å være laget samtidig, og de kan i det höve vanskelig være eldre enn 1800-åra, mens tremasteren etter formen og mesanriggen å dömme snarest burde være fra siste halvpart av 1700-åra.

Fig. 54

Mulig et sterkt stilisert, tremastret fartöy, men stiliseringa er fört så vidt at det vanskelig lar seg nærmere bestemme. Her er også hogd inn en hel del andre linjer - mest mer eller mindre vertikale - som ikke har noe direkte med fartöyet ( ?) å gjöre. Disse kan stort sett ikke bestemmes, bort sett fra et kors som överst ender i en sirkelformet figur og med tredelt fot. Figuren er svært utydelig, og kunne kanhende tolkes som en mannsfigur, men samsvaret med andre korsfigurer (Fig. 1, 3, 30-32, 81, 115, 118-126) gjör tolkningen kors sannsynlig.

Fig. 55

Klosset utfört jakt med gaffelrig og to små råsegl i mastetoppen. Stagseglene er fokk og klyver. Antakelig fra 1800- åra.

Fig. 56

Fisk, stilt vertikalt og med to ryggfinner. Tilhögre for fisken er et anker, hogd djupere inn i steinen.

Fig. 57

Klosset tegnet jakt med gaffelrigg, fokk- og klyverstag. Minner i formen ikke lite om fig. 55.

Fig. 58

Vakkert formet brigg med gaffelsegl på aktermasta, flagg og standard i mastetoppene. Fartöyet er framstilt med god vind i seglene, både skværseglene og stagseglene (fokk, klyver og jager), men ser likevel ut til å være framstilt liggende for anker. To parallelle linjer går som i svak bue fra baugen nedover, må etter all sannsynlighet representere ankerkjettingen. Umiddelbart nedadfor briggen er en del linjer som konvergerer nedover og som muligens skal representere speglinga i sjöen. Dessuten er her en stor A. Såvel storparten av briggen som disse sistnevnte linjene har åpenbart vært frisket opp ved at det er ripet i linjene. 1800-åra.

Fig. 59

Sterkt stilisert skip eller fuglefigur. Figuren er hogd tvers over et hjörne av steinblokken, slik at storparten av den på fotografiet faller i skygge, noe som vanskeliggjör bestemmelsen. Dersom tolkningen som skip er riktig, må det være et fartöy fra tidlig mellomalder med sterkt utsvinget stevntopp i baugen (dyrehodeformet?). Over fartöyet er en del linjer som kunne tolkes som to eller tre master, den förste med to skværsegl over hverandre, noe som igjen vanskelig ville kunne stemme med formen på skroget. Midt på figuren i underkant ser det imidlertid ut til at en kan skimte en lodrett linje som ender i en fugleformet figur. Dersom figuren må tolkes som fugl, kan noen av de vertikale linjene over den være vingene. Begge tolkninger er svært uvisse. Nær forstavnen (halsen) er en mengde små groper, visstnok et solkors på en lang stamme. Figuren er likevel svært utydelig.

Fig. 60

Sterkt skjematisert fartöy med ei mast med flagg. Nær akterenden går to parallelle skrålinjer nedover, trulig ei styreåre. I så fall skriver fartöyet seg fra tidlig mellomalder. Tilhögre for fartöyet skimter en en S-formet ormfigur. Her er og noen andre linjer som ikke lar seg tolke.

Fig. 61

Skips- eller fuglefigur nær i slekt med fig. 59, men mer fugleliknende. To parallelle, vertikale linjer som löper opp fra midten av figuren, kunne likevel tenkes å representere ei mast. Sjölve figuren er uvanlig djupt skåret inn, noe som trulig kommer av at den har vært fornyet flere ganger. En del andre linjer sees og.

Fig. 62

En sterkt skjematisert fuglefigur vendt mot högre. Vingen er formet som et loddrett »fiskebein«-mønster. Umiddelbart foran halsen er et solbilde. Ellers er det her en mengde linjer som ikke kan tolkes.

Fig. 63

Tydelig og klar högrevendt fugl. Under fuglen er en bölge- formet, horisontal linje (orm?). En del andre linjer lar seg vanskelig bestemme.

Fig. 64

Hane, årvåkenhetens symbol. Den er sterkt forenklet, men bestemmelsen er helt sikker. Den bærer tydelig preg av at linjene har vært frisket opp mange ganger.

Fig. 65

Sterkt skjematisert fugl, vendt mot högre.

Fig. 66

Klar og tydelig fugl, vendt mot venstre. Vingen er formet av en mengde tettstillte, mer eller mindre parallelle, vertikale linjer, som löper opp fra ryggsida. På samme vis er halen formet av en mengde tettstilte linjer som löper ut fra bakre ende. Fuglen er plasert like ved et hjörne av stein- blokken. På blokken under er en hel del figurer som ikke lar seg klare ut. Påfugl?

Fig. 67

Hovedfiguren er Årvåkenhetens hane, sterkt skjematisert, men kammen og den karakteristiske halen gjör at det over- hodet ikke er tvil om bestemmelsen. Hanen er plasert umiddelbart over et kors som igjen står på en nærmest halvrund oppbygning, mulig tenkt som et alter eller et kapell e. 1. Den nedre del av dette er formet som to firkanter fyllt med diagonaler og perpendikulærer fra sidene, med andre ord samme mönster som finner en på en hel del av de firkantede figurene (sml. fig. 11, og teksten til den). Den övre, buete delen er horisontalt og vertikalt skravert, mulig ment som tak på en bygning. En hel del andre, svakere linjer lar seg ikke forklare.

Fig. 68

Hovedfiguren er en fotsåle (skosåle) antakelig fra romansk tid. Skoen har hatt en svært butt tående og kryss-skravert helparti. Forenden er imidlertid ikke så butt som den skotypen (»komuler«) som kom i bruk i Frankrike under Ludvig XI’s regjering (1423-83). Tilvenstre for denne er en naken fotsåle og til högre for den store skosålen er en hel del, mest vertikale linjer. Her sees også et kors hvor den överste armen er formet som en uregelmæssig glorie (?) med et lite kors og 10 små groper inni.

Fig. 69

Tre fotsåler (skosåler) av gotisk type, snarest fra sidste halvpart av 1200-åra.

Fig. 70

Fotsåle (skosåle), spiss-snutet, relativt brei under fotbladet og sterkt innknepet i partiet foran. Siste halvpart av 1200-åra.

Fig. 71

Fotsåle (skosåle) (?), svært forenklet, men ganske tydelig.

Fig. 72

Fotsåle (skosåle) av samme type som fig. 70, men dårligere formet. Siste halvpart av 1200-åra.

Fig. 73

To fotsåler (skosåler), antakelig fra mellomalderen. Den ene er etter måten spiss-snutet. Den minner i det hele ikke lite om fig. 72, men helpartiet er grovere. Den andre ser ut til å være mer avrundet foran. Linjene i de to har helt samme karakter, de gir i det hele inntrykk av å være skåret inn samtidig. Antakelig siste halvpart av 1200-åra.

Fig. 74

Profilframstilling av en legg med sko. Skoen er nokså klumpet, mulig en tresko. Den skriver seg trulig fra renessansetid eller seinere.

Fig. 75

Tre höghelte sko framstilt profils med barokkens karakteristiske höge hel. 1600-åra. Musketérsko?

Fig. 76

Överst er en hestesko, visstnok av mellomaldersk type med brei böyle. Nederst er to fotsåler (skosåler) men i motset- ning til dem som er avbildet tidligere, vender sidse helen opp. Begge ser ut til å være av den spiss-snutete typen fra siste halvpart av 1200-åra. Like over den ene er et like hjerte og et par kors, de siste hogd med mye svakere linjer, og lengre ned er en del groper. Av dem er fem stilt i korsform med ei grop i sentrum. En ser også rester av andre figurer som nå ikke kan tolkes. Det samme gjelder feltet til venstre for den andre skosålen.

Fig. 77

Stor hestesko av mellomaldersk type med brei böyle og saumhullene nær ytre kontur.

Fig. 78

Handfigur, hogd djupt og tydelig inn. Nederst ved håndleddet er et felt med 14 groper avdelt med en horisontal linje. Det er tydelig at det har vært risset sekundært i linjene. Her er også en del svakt inrissete linjer. Til venstre for håndleddet er f. eks. tre vertikale linjer som på midten blir krysset av tre horisontale.

Fig. 79

Hand med en del av armen. Også dette er et vel kjent trekk fra bronsealderens helleristninger.

Fig. 80

Hovedfiguren er en sterkt böydd arm med handa, men her er en hel del andre figurer og. Nederst til högre ser en såleis en hest med hodet vendt mot högre, ellers er det en del kors av den vanlige typen med tredelt fot. Det ene er plasert i direkte tilknytning til en teltliknende figur, slik at det hele kunne se ut som et enkelt, lite kirkebygg, men om sammen- hengen er tilsiktet, kan en ikke avgjöre. Disse korsfigurene har interesse ved at de er praktisk talt identiske med figurer som er vanlige på spanske helleristninger fra bronsealderen, og der tolket som stiliserte menneskefigurer. Likheten er så stor at den kunne friste til å pröve dateringsgrunnlaget for disse ristningene på nytt. Men om denne likheten har noen betydning for den symbolske tolkningen av korsene på de normanniske kirkeveggene, tör være vanskelig å avgjöre (se f. eks. Kuhn: Die Felsbilder Europas, Stuttgart 1952, taf. 75).

Fig. 81

To korsstilte hender, men begge med tommelfingrene vendt mot venstre. Nederst tilvenstre på bildet skimter en en del kryssende skrålinjer.

Fig. 82

Stor handfigur med ei grop midt på tommelfingeren, og ei annen midt på handflata.

Fig. 82 A

Hovedfiguren er en arm med hand, og umiddelbart under den er et hjerte, gjennomskåret av en vertikal linje. På begge sider av handa er det, åpenbart sekundært, blitt risset inn ei hand. Den ene til venstre for armen er overlag skjematisk framstilt.

Fig. 83

Her ser en omtrent midt på bildet, noe tilhögre, ei sterkt skjematisert hand; desuten et par kors, det ene skjærer inn over handa og er åpenbart kommet til seinere enn denne. Foruten disse og noen få mer eller mindre sammenhengende linjer, ser en fem »nökkel«-liknende figurer som jeg ikke kan forklare.

Fig. 84

Menneskefigur med kollossale hender. Over midtpartiet av kroppen er hogd en spiral. Figuren er muligens tenkt som den korsfestete Kristus, men de svære hendene leder usökt tanken tilbake på en skikkelse som ofte fins på helleristningene fra bronsealderen, »Guden med de store hender«.

Fig. 85

Igjen en menneskeskikkelse med påfallende store hender, sterkt skjematisert, og utfört i en helt annen stil enn fig. 84. Sml. »Guden med de store hender«.

Fig. 86

Menneskefigur, muligens tenkt som gravid kvinneskikkelse, ennskjönt noen kvinnedrakt ikke er antydet. På begge sider av figuren skimter en en del linjer som nå ikke kan tolkes.

Fig. 87

Hovedfigurene er to menneskeskikkelser, den ene hodelös. Begge figurene syns å være hogd inn samtidig etter stilpreget å dömma. Figuren til venstre er hogd inn over en korsfigur av den vanlige typen med tredelt fot, som også danner beina på menneskefiguren. Antakelig i analogi til denne har så også den andre figuren fått samme tredelte underkropp, noe som jamvel kan ha aksentuert at det dreier seg om mannsfigurer. Litt högre opp og til venstre for den hodelöse figuren er hogd en semi-sirkel av helt samme preg som ho- det på mannen til venstre. Også ellers er her hogd inn en del, nå utydelige linjer. Korset og mannen til venstre er hogd inn over en hög, rektangulær figur. Ellers skimter en svakt et par korsfigurer av vanlig type, foruten en del linjer som nå ikke lar seg tolke.

Fig. 88

Klosset tegnet mannsfigur med sirkelformet, stort hode og tjukk, nærmest pæreformet kropp fyllt med skrå kryss- skravering. Armene er strakt rett ut til sida som om figuren skulle forestille den korsfestede Kristus.

Fig. 89

Hand med litt av underarmen, skåret inn i veggen.

Fig. 90

Igjen en mannsfigur med påfallende store hender (sml. fig. 84-85). Også denne er hogd inn over andre linjer som nå ikke lar seg forklare.

Fig. 91

Menneskefigur hogd påfallende djupt inn i veggen. Den holder handa foran kjönnsorganet. Figuren er hogd inn etter en hel del andre figurer som nå bare delvis kan tolkes. Fotpartiet er hogd inn over et solsymbol av en ikke uvanlig helleristningstype. Det har et solkors i midten og utenom det er en tett krans av radiære stråler. Det kan vises til et solbilde fra Östfold, Norge (Gjessing 1939, pl. IX:3), hvor sjölve sola likevel dannes av konsentriske sirkler. Ellers er her en stigeliknende figur nederst til högre (sml. fig. 33), og helt tilvenstre på bildet skimter en en korsfigur av vanlig type.

Fig. 92

To menneskefigurer, den ene med et hjulkors som hode. Dette eiendommelige trekket finner en igjen på en helleristning fra Östfold, Norge (Gjessing, 1939, pl. X:2, XI:2), hvor solguden hår både hode og kropp (skjold?) formet som et solhjul. Han er dessuten utstyret med öks og sverd. Ellers består ristningen av et solhjul överst og dessuten en hel del skipsfigurer som åpenbart er kommet til successivt. Det er unektelig vanskelig å se motivet for en slik figur her, dersom det ikke var en tradisjon fra förkristen tid.

Fig. 93

Rytterscene (?). Hesten er godt og sikkert karakterisert, men nokså ubehjelpelig i tegningen. Plaseringa av mannsfiguren kan skape tvil om det dreier seg om en rytter eller om det er et tilfelle av crimen bestialitatis.

Fig. 94

Plöyescene: en mann som plöyer med hjulplog. Hesten er bare risset löst inn, det samme gjelder deler av plogen, mens mannen er skåret kraftigere inn (mulig frisket opp seinere). Rett nedafor hesten er en annen hest som trekker en tohjult kjöredoning. Her er en större avskalling i steinen som gjör at en ikke nå kan avgjöre om det er ei kjerre eller et jordbruksredskap. Hesten er skåret inn over en korsfigur. Her er forresten også et par andre kors med skålgroper som avslutning av korsarmene. Mellom de to hestene er sju kraftige skålgroper arrangert som en sirkel med sentrum markert. Rituelle plöyescener er heller vanlige på helleristningene fra bronsealderen. Det rituelle preget går tydelig fram av en båhuslensk ristning hvor plöyeren holder et grantre (»det eviggrönne treet«) som fruktbarhetsymbol i handa (Almgren, 1926-27 fig. 71). Hester som trekker toeller firhjulte vogner er svært vanlige.

Fig. 95

Hjort. Hjorten er et gammelt og vel kjent nordisk solsymbol svært vanlig på helleristningene, men den lever i religiös tradisjon i Norden ned i vikingetid og seinere, som en ser av Edda-diktningens solarhjortr.

Fig. 96

Hovedfiguren her er også en hjort. Sammenhengen med den religiöse hjortetradisjonen blir her ytterligere sann- synliggjort av et solsymbol (en relativ stor sirkel med sentrum markert) noe högre opp på veggen. Ellers er her en hel del skålgroper som enn ytterligere knytter den inn i en gammel bronsealdertradisjon.

Fig. 97

Hovedfiguren er atter en hjort, åpenbart av de aller yngste figurene på bildet. Horna skjærer inn over en rektangulær ramme om en alterliknende oppbygning. Tilhögre for denne er en stor fugl som nå i det vesentlige bare kan skimtes, den later til å være ei due eller en påfugl. Forövrig er det vanskelig å få greie i alle de svake linjene som skimtes.

Fig. 98

Atter en hjort. Fotografiet er ikke særlig tydelig, men det ser ikke ut til å være andre figurer på dette hildet.

Fig. 99

Hjort, djupt og kraftig skåret inn i steinen. Umiddelbart foran brystpartiet er årstallet 1753, åpenbart samtidig med hjorten. Högre opp er en innskrift som vanskelig lar seg lese, samt et årstall fra 1780- åra (siste siffer kan ikke leses).

Fig. 100

Visstnok atter en hjort, men hodet er ikke kommet med på fotografiet. Særlig bakkroppen er mer naturalistisk formet enn figurene ellers i denne boka. Mellom linjeparene er et triangulært ansikt skåret etter måten löst inn, og midt på kroppen er seinere laget et monogram IK eller HK. Högt oppe til högre på bildet er igjen et triangulært ansikt. Forövrig er her en hel del linjer som ikke lar seg binde sammen til tolkbare figurer.

Fig. 101

Hjort.

Fig. 102

Uvanlig klosset formet firbeint dyr, antakelig enten hest eller hjort. Föttene ender i skålformete groper. Dyret er hogd inn over en hel del svake og utydelige linjer som for en stor del ikke lar seg tolke. Rett over ryggen på dyret skimter en trulig et kirketårn og til venstre for det, over hodet på dyret, et solbilde formet som, et mange-eiket hjul. Trulig har vi da med samme motiv å gjöre som i fig. 160-161.

Fig. 103

I det överste feltet er et firbeint dyr, åpenbart en hjort, foruten en del andre linjer som nå ikke lar seg tolke. Hovedfiguren i det nedre feltet er også en hjort, framstilt på en helt egenartet måte for såvidt som linjene er dannet av tette rekker av korte skrålinjer. Her later også til å være en hel del korsfigurer skåret inn i steinen. Lengst til högre er et stort, kraftig innskåret kors med glorie rundt övre korsarm. Nederst, nokså langt til venstre på bildet, et adskillig mindre kors på en nærmest sirkelformet basis. Dessuten er skåret inn en stor R.

Fig. 104

Kraftig innskåret dyrefigur, trulig igjen en hjort. Både kroppen og den lange, smekre halsen har vært fyllt med tverrstreker. Her er også en del amdre linjer.

Fig. 105

Litet, firbeint dyr. Karakteristikken er såvidt svak at arten ikke kan bestemmes. Det kan være en hjort, men det kan også være en kalv eller et lam (Kristus-symbol?). Högre opp, helt til högre på bildet, er antakelig en rektangulær eller kvadratisk figur av noenlunde samme slag som en vanlig type på disse ristningene, fig. 140-149, 155-157, 163. Dessuten et par små kors.

Fig. 106

Vanskelig identifiserbar figur.

Fig. 107

Sikkert identifiserbar her er bare en hestefigur, foruten en del större skålgroper. Hesten er åpenbart hogd inn etter en större, portlikenende figur bestående av to vertikale dobbeltlinjer med en horisontal tverrlinje som binder dem sammen. Denne er igjen hogd inn seinere enn en ikke- identifiserbar dyrefigur til högre, nokså langt opp på bildet. Det kan være en hjort, idet den ser ut til å ha gevir. På venstre side skjærer den portliknende figuren over linjene på en

standart-liknende figur. En liggende dråpeformet figur midt på bildet kan heller ikke forklafes.

Fig. 108

Stor hestefigur. To par loddrette linjer som går opp fra hesteryggen kan tenkes å ha representert en rytter. De er nå så svake at de bare kan skimtes, og tolkningen av rytter er svært uviss. Det er også andre linjer her som ikke kan tolkes. Lengre ned på bildet ser det ut yil å være en mindre, sterkt skjematisert rytter.

Fig. 109

Her er et reint virvar av figurer og streker på fire blokker i muren. Fem hester er etter måten sikre. De skriver seg åpenbart til dels fra ulik tid. En, på blokken nederst til venstre, har den kraftige manen som er karakteristisk for en del 1700-talls framstillinger. På samme blokk er rester etter en innskrift. På tre av blokkene er dessuten en del skålgroper.

Fig. 110

Her er også en mengde, delvis ganske svakt innrissete, linjer, men også en del figurer som er skarpere markert. En hjort med stort gevir er helt klar. Mulig er det en til. Likeens er to hestefigurer sikre nok. Her er også en del små, men klart markerte skålgroper.

Fig. 111

Högrevendt hest. Högrevendte dyr er relativt sjeldne på disse kirkeristningene. Nederst til högre er sju skålgroper stilt i korsform.

Fig. 112

Svært utydlige hestefigur. Den har vært hogd kraftig inn, men steinen later til å være sterkt forvitret. En del linjer som ikke kan tolkes ser en og, synes være en fugl på hestens ryg.

Fig. 113

Et virvar av figurer, bokstaver, og ikke-identifiserbare linjer. En högrevendt, löpende hest, trulig med rytter, er sikker nok, likeens et kors på en oppbygning omtrent som en avstumpet pyramide. Av innskriftene er den eneste som kan leses med noen grad av sikkerhet: FRANC, nederst til högre. En del skålgroper, derav et par store og djupe.

Fig. 114

Et stort firbeint dyr (med bakovervendt hode) som biter seg sjöl i halen. Stilformen må nærmest bli karakterisert som »bonde-romansk«. Dyret ser ut til å stå på et lavt postament. En del skålgroper i en nærmest horisontal rekke over ryggen på dyret, er åpenbart av yngre dato, idet den ene er hogd inn over halskonturen på dyret.

Fig. 115

Korsfigur, stort sett av vanlig type, men stammen er mye tjukkere enn korsarmene og ender i ei stor skålformet grop, noe som kan före tanken hen på at det dreier seg om en mannsframstilling, enten den korsfestede Kristus eller noe i likhet med de iberiske helleristningsfigurene som er nevnt tidligere (Sml. fig. 80). Innover denne er i relativt ny tid risset tallet 19, mulig to cifre av et årstall. Til venstre for korset er en figur som nærmest ser ut til å være en påbegynt dyrefigur. Beina mangler.

Fig. 116

Her er fem, om ikke seks hester, og nedafor dem er en hjort med et mange-eiket solhjul umiddelbart over. Etter stilpreget å dömme er alle disse figurene noenlunde samtidige og da også samtidige med en dyrefigur noe til högre for midten på nederste blokk til högre på fig. 109. Ellers er her en stor stige-figur, om ikke to, og en hel del ikke-identifi- serbare figurer og linjer, foruten ei stor og djup, skålformet grop med radiære »stråler«.

Fig. 117

Den sentrale figuren er en liggende oval på en lang stake som står på en fot bestående av tre skrålinjer til hver side av midtstammen. Både foten og ovalen kjennes på andre framstillinger i boka her, da alltid på kors i ymse utformin- ger. Ovalen kan stilles sammen med fig. 135 og fig. 133 hvor den ikke er en oval, men et kvadrat. En kunne også nevne fig. 126 med en sirkel (glorie?). På fig. 117 ser det imidlertid ut til å være et lite menneskeansikt innni ovalen. Hele figuren er plasert på en horisontal, åpenbart lang linje. Her er også en del andre figurer. Ovafor hovedfiguren er en sterkt skjematisert framstilling av et menneske, snarest Kristus på korset, en type som er svært vanlig på disse kirke- ristningene, se f. eks. fig. 119, 121, 122. Nedafor den lange basislinjen er en del ikke-identifiserbare figurer.

Fig. 118

Stort kors av vanlig type. Ender överst i ei skålgrop. Av disse fins det flere.

Fig. 119

Överst til venstre, den tredelte foten av et kors, antakelig av vanlig type. Nedafor den en bölgelinje (orm?). Ellers er her en del sirkler, delvis punktsirkler, delvis gjennomskåret med en lang, loddret linje. Her er også et par djupt innskårne kors med skrålinjer fra armene inn mot midtstolpen, mulig korsfestelsesscener. En del skålgroper fins og. En loddrett stilt bölgelinje nesten överst til venstre på bildet forestiller kanhende en orm.

Fig. 120

En mengde kors av ulike, men vanlige typer. Dessuten masser av skålgroper, for en stor del i direkte samband med korsene. Dels som avslutning av korsarmene, dels på andre måter. Et kors överst til venstre har et tresidig topp- felt fyllt med groper.

Fig. 121

De mest bemerkelsesverdige figurene her er en del skålgroper som åpenbart er solsymbol, idet det går en mengde radiære stråler ut fra dem. Ellers er her vesentlig kors, de fleste av typen med skrålinjer fra korsarmene inn mot midtstolpen, om det også finns andre former.

Fig. 122

Stor korsfigur med skålgroper i endene av korsarmene og skrålinjer innover mot midtstolpen.

Fig. 123

Mindre korsfigur av samme type som fig. 122, foruten noen flere skålgroper.

Fig. 124

En mengde kors av ulike typer, dessuten et »solhjul« med 12 eiker, en punktsirkel, noen skålgroper foruten linjer som nå ikke kan tolkes.

Fig. 125

Punktsirkel omgitt av to store, konsentriske sirkler. På hver side av disse er en sterkt utvisket vertikal linje. Seinere er det hogd inn et kors med tresidig fot og tverrstreker for enden av korsarmene.

Fig. 126

Består av en figur, - en sirkel gjenomskåret av en vertikal linje som ender i en tresidig fot. Maitræ?

Fig. 127

Her er en mengde figurer, deriblant en hel del mindre kors av noe varierende former, ett av dem plasert i ei kvadratisk ramme. Det fins og noen skålgroper og en mengde, vesentlig vertikale linjer som nå vanskelig lar seg tolke. Hovedfiguren er likevel to eiendommelige figurer bestående av en loddrett linje med en mengde skrålinjer nedover fra midtlinjen. Begge ender överst i et kors. Noen sikker tolkning av disse kan en vel ikke gi. Det er vel en mulighet - om enn noe fjern - at de representerer grantrær - det »eviggrönne treet« som allerede på bronsealdersristningene representerer fruktbarheten av jorda.

Fig. 128

Hovedfiguren er en liten korsfigur på et overlag stort, tresidig postament bestående av en mengde skrålinjer ned fra midtstolpen. Ovafor denne figuren er en annen, noe liknende bestående av fem vertikale linjer på et noe tilsvarende postament. Överst er linjene overskåret av skråttstilte linjer slik at det dannes et rutenett.

Fig. 129

I ei rundbuet innramming ser en i midten et »russisk kors« på et tresidig fundament, og på hver side av det et kors med bare en tverrbjelke og en skråbjelke. Det »russiske korset« må trulig gå tilbake på byzantiske innflytelser. Skråbjelken symboliserer som kjent oppstandelsen. Det kan tenkes at hele figuren symboliserer et gravminne, da det skal forekomme »russiske kors« på gravsteiner også innafor den romersk katolske kirke.

Fig. 130

I ei noenlunde tilsvarende innramming som fig. 129 er et kors med en tverrbjelke og skråbjelke. Korsarmene ender i skålgroper og rundt toppgropa såvel som på sidene av hovedstolpen er en del groper. Symboliserer derfor også mujlig et gravminne.

Fig. 131

Tre korsfigurer, derav ett uten og ett med et enkelt triangulært fundament. Det tredje har en mengde skråstreker nedover begge sider av hovedstammen (sml. fig. 127-128).

Fig. 132

To kors, begge med triangulært avsluttete korsarmer, det ene på et rektangulært, rutet, det andre på vanlig tresidig fundament. Her er også en del bokstaver, deriblant en inn- skrift som nå ikke kan leses på fotografiet.

Fig. 133

En del kraftig innskårne korsfigurer av ulike typer, de fleste med triangulær basis. Ett av dem har et kvadrat med et inn- skrevet kors midt på hovedstammen. Et annet kors like ved sida av har tverrbjelken formet som en smal ellipse. Överst til högre en stigeformet figur (Jacobstigen?). Under disse kraftig innskårne figurene er et lag av figurer som er risset inn ganske löst. Helt til venstre er en tilsvarende stige som den ovafor nevnte, men större. Dessuten skjelnes en lang horisontal linje som ender i en spiral. Et kors, en sirkelfigur og innskriften OSL later til å være ripet inn i ny tid.

Fig. 134

Hele bildeflata er oversådd med figurer, mest av kors av ulike typer og skålgroper, dessuten et seks-eiket hjul osv., bl. a. bokstavene RJBE.

Fig. 135

Stor og djupt innskåren korsfigur på en rektangulær, rutet basis. Korsarmene ender i skålgroper og midtstammen fortsetter oppover, hvor den her en nærmest halvrund figur tvers over stammen. Til högre for denne bokstavene NP, til venstre IN. Til högre for fundamentet et annet kors som ender nederst i en sirkelfigur. Her er også en del andre linjer som ikke lar seg tolke ut fra fotografiet alene.

Fig. 136

Stort kors på triangulært fundament. I krysset en rombisk figur. Her er også noen tilsynelatende tilfeldig anbrakte groper og en liten brilleformet figur.

Fig. 137

Kors på triangulært postament med fem parallelle, horisontale linjer. Korset er meir forseggjort enn vanlig. Stamme og bjelke er breie og består av tre parallelle linjer. Avslutningen av korsarmene ser ut til å ha hatt nærmest vifteform.

Fig. 138

Kors på trappeformet postament med ei skålgrop i alle linjekryss og vinkler. Korset er hogd inn over en mengde utydelige linjer som nå ikke lar seg kombinere til tolkbare figurer.

Fig. 139

Et mindre og et större kors dannet bare av skålgroper.

Fig. 140

Nærmest kvadratisk figur med uregelmessige diagonallinjer og en lodrett midtlinjersom fortsetter utafor figuren både på over- og underside. Diagonalene fortsetter også utafor på undersida. Fra högra sidekant skyter det ut en halvsirkelbue, og inne i den er fire groper. Her er også en del andre linjer som nå ikke lar seg forklare, dessuten bokstavene JIS satt på hodet.

Fig. 141

Nærmest rektangulær figur med innskrevet dobbeltkors og groper i alle linjekryss. Her er også flere andre groper og linjer.

Fig. 142

Tre kvadratiske figurer med innskrevne dobbeltkors, de to nokså ubetydelige. Nederst er årstallet 1749 hogd uvanlig kraftig inn og åpenbart seinere enn det ene kvadratet.

Fig. 143

Stor kvadratisk figur med innskrevet dobbeltkors og ei skålgrop i sentrum.

Fig. 144

To kvadratiske figurer. Den ene består av tre firkanter inni hverandre og med innskrevet dobbeltkors. Figuren får dermed samtidig karakteren av »mølle«-brett. Den andre har ei skålgrop i sentrum og 16 radiære linjer. Her er også en del andre tilsynelatende tilfeldig anbrakte skålgroper og bunn- feltet er kryss-skravert. I den förste figuren er også en punktsirkel, åpenbart laget för kvadratet.

Fig. 145

To oppstående, rektangulære figurer med et kors inni og skrålinjer som danner et nærmest stjerneformet mönster. Begge er helt like.

Fig. 146

En mengde linjer og groper. De siste er hovedsakelig plasert i linjer i ulike retninger. Videre kan skjelnes et kvadrat

med dobbeltkors og et skråstilt rektangel fyllt med tverr- streker og med en langsgående linje gjennom midten.

Fig. 147

Kvadrat med dobbeltkors og ei stor skålgrop i midten.

Fig. 148

»Mölle«-brett. Her er også noen andre linjer som nå ikke kan bli kombinert til tolkbare figurer.

Fig. 149

Tre kvadrater inni hverandre med en horisontal gjennom- gående midtlinje. Om det også har vært en vertikal midtlinje kan nå ikke konstateres.

Fig. 150

Figurene her er vanskelige å få tak i på grunn av den sterke lavbevoksning. Tre parallelle linjer som nederst ender i et liggende rektangel fyllt med et eller annet geometrisk mönster på högre side og et stående tredobbelt rektangel på venstre, er klare nok. Til högre for de vertikale linjene visstnok et årstall.

Fig. 151

Hjulkors med ei skålgrop i sentrum. Inne i sirkelen et tilnærmet kvadratisk rutemönster.

Fig. 152

Trapezoid figur med buesegment langs oversida og begge sidekanter. Trapezen sjöl er tredelt, slik at det kommer fram et smalere trapez i midten, fyllt med diagonaler og en loddrett linje fra skjæringspunktet til underkanten. Side- feltene er fyllt med en siksaklinje.

Fig. 153

Et virvar av hovedsakelig horisontale og vertikale linjer som nå ikke lar seg kombinere til meningsfyllte figurer, sjöl om en skimter et par firkanter og en trekant.

Fig. 154

Överst er en nærmest rektangulær figur med et mindre trapez delt med diagonaler på toppen (kirke?). Nedafor er to kors. Det ene stående på et slags bord e. 1. Alle linje- avslutninger er formet som skålgroper. Det andre har tredelte korsarmer. Ved den ene korsarmen er dessuten en vertikal strek som igjen ender tredelt.

Fig. 155

Överst tre firkanter inni hverandre og delt ved midtlinjer, slik at det blir et »mölle«-brett. Under dette ei kirke sett fra vest, slik at den består bare av et rektangel med en trekant som ender i et kors over. Her er også en del skalgroper.

Fig. 156

Överst tre firkanter inni hverandre og nedafor den ei kirke med tårn, skip og apsis. Den er skåret inn over noen sterkt forvitrete linjer som nå ikke kan tokees. Til högre for kirka en dråpeformet figur skåret inn i djupt bas-relieff. Nedafor kirka er en stein som er fullstendig oversåsd med små groper. Lengre til högre noen vertikale linjer. Også andre av steinblokkene i de nedre rekkene ser ut til å ha vært oversådd med groper.

Fig. 157

Överst er to firkanter inni hverandre med ei skålgrop i sentrum og loddrett midtlinje. Her er også noen tilsynelatende tilfeldige linjer. Lengre ned sees et sterkt skjematisert menneskehode profil med en loddrett linje nedover (en del av kroppen?). Her er også muligens ei kirke (sml. fig. 155- 156 med firkanter over kirker), og en del andre streker.

Fig. 158

Klosset og skjematisk formet kirke med tårn sett fra den ene langveggen.

Fig. 159

Ganske detaljert kirke med tårn og en mindre takrytter. Ovafor kirka er en innskrift, visstnok: IACQUE, og nedafor de förste bokstavene en nærmest trapezoedrisk figur bestående av to triangler med en horisontal linje mellom topp- vinklene. Nedafor denne igjen et lite, skrått felt med kryss- skravering.

Fig. 160

Solsymbol bestående av en sirkel med tettstilte radier og ei skålgrop i midten. Til venstre for denne ei kirke med högt tårn og visstnok tverrskip, sett fra öst.

Fig. 161

To nokså ensdannete kirker med tårn, sett fra söndre langside. Til högre for disse et solsymbol, formet som en sirkel med tettstilte radier og med ei skålgrop i sentrum.

Fig. 162

Hovedfiguren er ei kirke med högt tårn med korsformet spir. Apenbart av eldre dato er en hel del, mest vertikale, men også horisontale og svungne linjer som nå ikke kan tolkes.

Fig. 163

Her er flere ganger innskriften LVMEN, dels fullfört, dels bare påbegynr: LV. De syns å være av ulik alder. Tvers over et par-tre av disse innskriftene er hogd en nærmest rektangulær, stående figur med buet overkant. Den er delt i to felt ved en horisontal linje. Det överste feltet er delt med diagonaler, det nederste har seks parallelle, vertikale linjer. Nederst sees det överste av et djupt innskåret kors. Ellers er her linjer som nå ikke kan tydes.

Fig. 164

To mellomalderske skjold av den vesle, flate typen som var i bruk mellom 1250 og ut i förste halvpart av 1300-åra. Det ene er delt med et kors, det andre med en vertikal midtlinje og to horisontale linjer.

Fig. 165

Hovedfiguren (til högre på bildet) er visstnok ei sterkt skjematisert kirke med fronten dekket av parallelle, vertikale linjer. Den er hogd inn over (og seinere enn) et kors av vanlig type med tresidig fot. Her er også en hel del andre linjer som nå vanselig lar seg tolke. Et sted (til venstre på bildet) er muligens et lite kors av vanlig type inne i ei kvadratisk innramming, tydeligvis også fra et eldre sjikt. Der- imot er trulig bokstaven P (hogd inn i venstre side av bildet) av yngre dato.

Fig. 166

Her er også flere lag av figurer, men de eldste er vanskelige å få tak i. Överst tilhögre er to loddrette parallelle linjer. Litt til venstre for disse tallet 65, trulig rester av et årstall, men tallet har igjen vært hogd inn over eldre figurer. Överst ser en innskriften PIERRE L. Langs hele bildet, til venstre, ei loddrett rekke korte, horisontale streker. Her er og en del kraftig innskårne skråstreker. Forövrig en del tilsynelatende tilfeldig anbrakte groper, to kraftig innskårne kors av vanlig type med skålgroper i alle linjeavslutninger, og et firbeint dyr, sterkt skjematisert, med lang, tverrstreket hals, antake- lig en hjort.

Fig. 167

Hovedfiguren er en stor hane (Arvåkenheten) med kam og

stor, vaiende stjert. Over stjerten, og seinere enn denne, er skåret inn en brei stigeliknende figur. Her er også en del skålformete groper, og et lag av linjer eldre enn hanen, men disse lar seg nå ikke kombinere til meningsfyllte figurer.

Fig. 168

Överst tilhögre på bildet er en korsfigur av vanlig type med triangulært fotparti. Like ved sida av den en »stige«. Forövrig er her en del linjer som ikke lar seg tolke, bl. a. et kryss-skravert triangel med noe svungne linjer. Her ert innhogd også en del groper, og midt på bildet en djup halvsirkelformet figur.

Fig. 169

To höge, smale ovaler fyllt med tverrstreker. Til högre for disse to lodrette, nærmest parallelle linjer.

Fig. 170

Noen nærmest geometriske figurer, vesentlig tilnærmet triangulære og skravert med linjer parallelle med to av sidene.

Fig. 171

To sammenslyngete hjerter laget med en sammenhengende linje.

Fig. 172

Et enkelt hjerte.

Fig. 173

Regelmessig, godt utfört figur bestående av ei »åtteblads- rose« med et innflettet kvadrat. Figuren er laget med breie band. Nedafor denne er det seinere blitt risset skjödeslöst inn en innskrift BRIICOLE (?), foruten noen andre linjer.

Fig. 174

Et pentagram og et heksagram. Dessuten innskriften ALORI.

Fig. 175

Fem set av dobbelthjerter, alle med et lite kors överst. De er alle mer uregelmessig formet enn fig. 171. Nedafor disse figurene innskriften PIERRELERO.

Fig. 176

To klokker, antakelig kirkeklokker, skåret inn over et lag av eldre figurer som nå ikke kan tolkes.

Fig. 177

Överst en kraftig markert brilleformet figur. Nederst et kors med skålgroper i alle korsarmene og ei stor skålgrop i linjekrysset. Fra dette går det radiære »stråler« nedover til begge sider. Her er også en del tilsynelatende tilfeldige linjer. Et solur?

Fig. 178

Et virvar av linjer som bare delvis lar seg analysere. Litt til högre, midt på bildet, en figur som kanhende bör tolkes som et grantre. Grantreet, »det eviggrönne treet«, er livets tre, symbol på fruktbarhet i jord, planter, dyr og mennesker, og, som för nevnt, et vanlig motiv på bronsealdersristnin- gene. Tolkningen er likevel langt fra sikker. Ellers er her noen bokstaver: G, Q, og mulig C.

Fig. 179

Stor fransk lilje, fleur, visstnok fra mellomalderen. Den er djupt og kraftig skåret inn i steinen over eldre, nå ikke identifiserbare linjer. Högre opp på bildet er en del linjer som nå ikke kan tolkes.

Fig. 180

Tre franske liljer av svært nærskyldte former, men den ene åpenbart eldre enn de to andre. Trulig mellomalderske. Her er også noen andre linjer som ikke lar seg tolke.

Fig. 181

Sterkt forvitret og skjematisert fransk lilje, foruten noen få skålgroper.

Fig. 182

Stor galge med ei skjematisert fransk lilje hengende. Denne merkelige figuren kunne jo stötte opp under opplysningen fra Asger Jorn om at det er en sammenheng mellom den heraldiske lilja og alrunen. Det er her å merke seg at alrunen ikke hörte inn i den folkelige, men den lærde magi.

Fig. 183

Et virvar av streker, deriblant minst to galger og et dusin skålgroper. Det lar seg ikke avgjöre om det henger noen i galgene.

Fig. 184

Hovedfiguren er en galge med et menneske hengende. Til venstre for galgen er noen horisontalt stilte siksaklinjer, og lengst til venstre en enkel ormfigur. Til högre er visstnok bokstaven P foruten noen andre linjer.

Fig. 185

Midt på bildet en stor galge med hengende menneske. Like til venstre for den visstnok en sterkt skjematiseret rytter. Her er også en del linjer som ikke lar seg kombinere til tolkbare figurer.

Fig. 186

Stor, overlag sterkt skjematisert rytter med sylindrisk hode- plagg.

Fig. 187

Stor, klosset utfört, men visstnok naturalistisk tenkt rytter. Hesten har ståman og tilmed håra på kroppen er markert. Den står med de noe krokete forbeina oppå en liten kubisk blokk. Rytteren har sverd ved sida, og et plagg på overkroppen som snarest tyder på ei datering til 1100-1200-åra. Hodet og halsen er så forvitret at de nesten ikke kan konstateres. Högre opp på bildet later det til å være en innskrift som nå ikke kan leses.

Fig. 188

Ganske uvanlig sterkt skjematisert rytter med stort hode. Kroppen, armer og bein bare markert med enkle linjer. I den ene handa holder han et våpen, trulig sverd. Högre/opp er en kraftig innskåret innskrift, men på grunn av tilskjæringa av bildet er den nå så ukomplett at den ikke kan leses. En ser visstnok NLLE.

Fig. 189

Rytter. Figuren lar seg vanskelig tidfeste. Hesten er konturtegnet med tjukke, klosset formete bein og en kort hale som ser ut tilå være tett surret med et band e. 1., slik at den står ut horisontalt.

Fig. 190

Rytter, overlag sterkt skjematisert og klosset i formen. Dessuten er den såvidt forvitret at detaljer ikke kan skjelnes.

Fig. 191

Visstnok en rytter. Hesten er formet nærmest som et skeivt smalt triangel hvor hode og bak utgjör de spisse vinklene, og bogen er butt. Sterkt forvitret. Her er også noen andre, sterkt forvitrete linjer og dessuten en del skålformete groper, hvorav tre (fire?) utgjör hestehovene.

Fig. 192

En hel del mer eller mindre uforståelige linjer, hvoriblant deler av en nå uleselig innskrift og en sterkt skjematisert hestefigur.

Fig. 193

Til högre på bildet er en eiendommelig langstrakt figur som består av et kvadrat med dobbeltkontur og med innskrevet dobbeltkors, sml. fig. 141-144, 147. I underkant av kvadratet er en siksaklinje, og i overkant er figuren trukket langt ut, og delvis fyllt av linjer som nå ikke kan identifiseres i detaljer. Til venstre for denne figuren er et enkelt, djupt innskåret kors og over det hele en stor W og visstnok en bokstav til, mulig E.

Fig. 194

Spissoval figur, mulig med ei skålgrop i midten. Til venstre for denne skimter en og restene av en annen figur.

Fig. 195

Figur, nærmest som en smal trekant med toppvinkelen ned og lett buete sidekanter. Kan tenkes å framstille en dolk e. 1. Her er også noen andre linjer.

Fig. 196

T-formet figur, påfallende djupt skåret inn.

Fig. 197

Stor nökkel (?) med ringormetf hode og firsidig skjær som består av tre horisontale, parallelle linjer. Stammen skjærer over den ene armen på et kors (og er hogd seinere enn dette) med skålgroper i korsarmene.

Fig. 198

To, mulig tre, noenlunde tilsvarende nökler (?). Den en har ei stor skålgrop som hode, den andre har ikke markert hode, den tredje (?) har bare en kort stubb av stammen.

Fig. 200

Bildet er delt i to ved klöfta mellom to bygningsteiner. På den övre halvdelen er hovedfiguren en overmåte skjematisert menneskefigur bestående av to lett divergerende linjer som utgjör kropp og bein og to vinklete linjer (armene). Til venstre for denne er en loddrett linje og helt ute i bilde- kanten årstallet (1712). Den nedre halvdelen har også en tilsvarende menneskefigur foruten minst 15 skålformete groper og et par vertikale, svake linjer.

Fig. 201 (Dette foto er vendt på hovedet).

Mest markert her er to loddrette, parallelle linjer, kraftig og djupt skåret inn. Umiddelbart til högre for nederenden av dem er et nærmest likesidet triangel. Lengre til venstre ved sida av to kortere, loddrette parallell-linjer som ser ut til å være en del av en större figur, er to nye triangler, det ene med groper i alle hjörner, det andre nærmest som et hjerte med spissen opp. Överst på bildet ser en minst tre par svungme linjer som også ser ut til å være deler av större figur(er). Her er også, særlig tilhögre på bildet, en del andre linjer som vanskelig lar seg tolke, foruten skålgroper. Seks av dem er stilt i en skrå linje.

Fig. 202

Til venstre en overlag sterkt skjematisert menneskefigur som minner påfallende om visse forhistoriske franske menhirs (sml. også fig. 204). Ellers er her noen linjer, bl. a. en siksaklinje, muligens bokstaven M.

Fig. 203

Sterkt skjematisert menneskefigur med högmellomalderens lange kjortel. Hodet er nærmest sirkelformet med öyner, nese og munn markert med punkt og streker. Kroppen markert ved to parallelle linjer, som nederst hvor kjortelen blir videre, er markert ved en skrålinje på hver side.

Fig. 204

Stor menneskefigur. Minner mye om fig. 202, men denne har både armer og bein markert.

Fig. 205

Fire steinblokker fra en kirkevegg fotografert samlet. Tre av dem har utvilsomt menneskefigurer framstilt, og to av disse er avbildet særskilt, fig. 92, 207, hvor de er nærmere beskrevet. Den nederste blokken har en menneskefigur i samme stil som den högste og smaleste figuren på övre blokk tilvenstre. Dessuten er her ett, mulig to kors med skålgroper i avslutningen av korsarmene. Blokken överst til högre har en hel del, tilsynelatende tilfeldige streker, deriblant en runding som kan tenkes å være hodet på en overlag skjema- tisert menneskefigur.

Fig. 206

Flere menneskefigurer, deriblant en mannsfigur med högt tresidig skjold fra 1200-åra. Til venstre for denne et annet, tilsvarende skjold. Mannen har visstnok lang, fotsid kjortel. Lengst til högre på bildet er en sterkt skjematisert menneskefigur. Midt på bildet er et stort menneskehode. Ellers er her en hel del linjer som ikke lar seg kombinere til identifi- serbare figurer.

Fig. 207

To sterkt skjematiserte menneskefigurer, avbildet også fig. 205, överst til venstre. Figuren til högre ser ut til å ha et halssmykke. Like over hodet på denne er et svært utydelig solhjul. Begge figurene er hogd inn over eldre linjer av samm preg som solhjulet. Foruten disse linjene er her også, tilvenstre på bildet, to eller tre rundinger.

Fig. 208

Fem menneskefigurer, antakelig fra 1500-1600-åra. Tre av dem er avbildet i detalj, fig. 209-210. De later til å være to par med ei kvinne i midten. Mannsfiguren lengst til venstre har kort renessanse-vams.

Fig. 209

Paret lengst til venstre på fig. 208. Kjönskilnaden er tydelig markert både gjennom drakt og hårfrisyre.

Fig. 210

Kvinnefiguren lengst til högre på fig. 208.

Fig. 211

Menneskehode, visstnok av mann, sett profil. Ansiktet mangler på grunn av beskjæring av fotografiet. Midt over halsen er det hogd inn et kors av vanlig type med, tredelt fot og skålgroper i korsarmene. Her er også en del andre linjer.

Fig. 212

Sterkt skjematisert menneskefigur, antakelig en mann med halvlang kjortel. Tvers over brystpartiet er en buet linje som kanhende antyder at mannen har hette med skulderslag (kaprun). I så fall skriver figuren seg fran mellomalderen

Fig. 213

Mannshode profil. Öyet dannes av ei skålgrop og fra nese- tippen går fem groper i en rett skrålinje.

Fig. 214

Mannshode profil med skjegg.

Fig. 215

Et virvar av linjer og figurer. Den mest framtredende figuren er et profil mannshode med brynjehette slik at bare nesa og öyenpartiet er udekt. Denne figuren sees överst til högre. Nederst til venstre er en liten hestefigur. Ellers kan skjelnes et kors på en segmentformet basis överst til venstre og like til högre for det, en sirkel slått med passer. Her er også tre djupe skålgroper.

Fig. 216

Eiendommelig, sterkt skjematisert menneskefigur. Hodet består av en tilnærmet rombisk figur med et innskrevet kors og dobbelt kontur (sml. fig. 92). Den ytre konturen går nederst over i en oval som omgir kroppen. Også her er det dobbelt kontur. Kroppen dannes av en loddrett linje som nederst deler seg i to buete bein. Armene er buet noe opp- over. Figuren kan kanhende representere en Kristus i man- dorla, men det er högst uvisst. Rundt nedre del av menneskefiguren er fem skålgroper.

Fig. 217

Stor figur som dekker nesten hele bildefeltet. Steinen er så forvitret at figuren snautt kan tolkes sikkert, men den må snarest oppfattes som en menneskefigur.

Fig. 218

Til venstre på hildet er et menneskehode en face, mulig er hele figuren avbildet, men steinen er så bevokset med lav at det ikke kan sies sikkert. I tilfelle har den rette, utstrakte armer framstilt i konturhogging og en kropp som består av tre vertikale linjer. Det går også en skrålinje fra »kroppen« nedover til högre. Överst til högre på bildet er en sirkel, mulig med skålgroper som kan representere öyner. Ellers er her et par kortere buelinjer og en siksaklinje.

Fig. 219

Ansikt en face markert ved djupe groper.


IL A ÉTÉ TIRÉ DES SIGNES GRAVÉS SUR LES ÉGLISES DE L’EURE ET DU CALVADOS 1000 EXEMPLAIRES CONSTITUANT L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER FINLANDAIS GRIFFIN.

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LA DOCOMENTATION PHOTOGRAPHIQUE EST DE FRANCESCHI GÉRARD SUR APPAREILS HASSELBLAD.

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LE 30 JUIN MCMLXIV